« Le monde change lorsque deux personnes se regardent et se reconnaissent. » Cette phrase d’Octavio Paz, prix Nobel mexicain de littérature en 1990, est mise en exergue de Birds of Mexico City, la série de photos que Pieter Henket présente actuellement à la Bildhalle d’Amsterdam. Une invitation à regarder l’autre, le reconnaître et aller à sa rencontre : tout ce qui traverse, en somme, le travail du photographe néerlandais.
De notre envoyé spécial à Amsterdam.
Cette femme, dont le visage est présent sur la couverture du livre Birds of Mexico City*, vous regarde et vous invite à soutenir son regard. Ce faisant, chacun apprend ainsi à se connaître et à se reconnaître. S’instaure alors un rapport de respect mutuel entre le sujet sur la photo et celle ou celui qui l’observe. Il en va de cette photo comme de toutes celles visibles au sein de l’exposition du photographe portraitiste Pieter Henket, Birds of Mexico City, montrée à la Bildhalle d’Amsterdam. Le spectateur est constamment invité à pénétrer dans le cadre de la photo pour partager l’histoire des sujets de Pieter Henket.
Au début de la carrière de Pieter Henket, ce portrait de Lady Gaga…
En 1998, fraîchement débarqué des Pays-Bas, le photographe néerlandais ne doit à l’origine rester à New York que pour deux mois seulement, pour suivre une formation de cinéma. Il y réside encore aujourd’hui. Pour le fun, et pour se faire un peu d’argent de poche, il se met à photographier ses amis. « J’avais même publié une petite annonce sur Internet : pour cinquante dollars, venez faire une séance photo chez moi ! » Dans son appartement, il fabrique des décors, il met en scène des univers, et les gens viennent, désireux d’en repartir avec leurs portraits.
Pieter Henket poursuit : « Chaque année, je faisais aussi la même chose pour l’anniversaire d’un ami. Je créais de grands décors, je mettais en place tout un éclairage, nous déguisions nos amis… par simple jeu. Or, la manager de Lady Gaga assistait régulièrement à cette fête. Un jour, elle m’a demandé si je pouvais réaliser les photos de presse de Lady Gaga. J’ai bien entendu accepté ».
La carrière de Pieter Henket bascule à partir de ces photos. Notamment lorsque, le soir même, Lady Gaga elle-même se rend au studio de Pieter Henket afin d’examiner les clichés qu’il a pris d’elle. Une fois sur place, elle regarde les images, en choisit une et dit simplement :« Je vais utiliser celle-ci pour la pochette de mon album ».
Cette image apparaît ensuite sur un gigantesque panneau de Times Square. Puis elle intègre une exposition montrée au Metropolitan Museum of Art. « C’est à partir de ce moment-là que ma carrière a démarré ! »
Réhabiliter la Gen Z, par ailleurs très critiquée
Les « Birds » de Pieter Henket trouvent leur origine dans son agacement face à un certain discours convenu et invariablement critique vis-à-vis de la Gen Z. « C’était pendant le premier mandat de Donald Trump, à New York, se souvient le photographe. J’avais le sentiment que beaucoup de personnes plus âgées se montraient injustement critiques vis-à-vis de la jeune génération. Tout le monde disait : « Les jeunes ne sont pas très inspirants. Ils ne font plus rien d’intéressant. » ».
Or, le projet de Pieter Henket va à contre-courant d’un tel discours. « Pour moi, la jeunesse que je voyais autour de moi continuait d’être extraordinairement inspirante, incroyablement libre dans sa manière d’être et de s’exprimer. Beaucoup de jeunes queers en particulier, mais aussi des hétérosexuels, se montraient au contraire très assertifs dans leur affirmation de soi ».
C’est cela notamment qui fascine Pieter Henket, lui qui a dans les années 1990 passé son temps à se conformer aux codes virilistes de l’époque.
Élever les personnes et les faire se sentir puissantes par le portrait
Cette liberté qu’il perçoit autour de lui, il choisit de la célébrer dans son travail. C’est ce qui le pousse à élever les personnes dont il prend le portrait, en leur donnant de l’aplomb et en leur permettant de se sentir puissantes.
« Je suis un photographe néerlandais, rappelle Pieter Henket. Or, nous avons aux Pays-Bas une tradition picturale dans laquelle les personnages sont représentés avec énormément de dignité. Les peintres hollandais, lorsqu’ils représentaient des saints ou des personnes de la noblesse, leur donnaient une présence extraordinaire, une véritable stature. Je me suis dit que si j’accordais cette même noblesse à des personnes qui, habituellement, ne sont jamais regardées ainsi, cela leur donnerait une force nouvelle ».
Dans ces projets, Pieter Henket cherche à renforcer la visibilité de ses modèles, en les mettant en lumière. « En les aidant à se sentir plus forts, je me sens moi-même grandi. C’est un mouvement réciproque qui me transforme moi-aussi, en tant qu’artiste ».

Pieter Henket commence par photographier les Birds of New York
Son hommage à la Gen Z commence avec ses Birds of New York. « À cette époque, j’invitais des jeunes à venir dans mon studio. J’utilisais de magnifiques fonds peints à la main par un ami de Brooklyn. Ce modèle, par exemple, est un danseur exceptionnel. Regardez comme tout paraît libre, naturel et beau. Là, comme accessoire, nous avons simplement utilisé un sac en papier que nous avons froissé. Tout se déroulait de manière extrêmement organique ».
Après le succès rencontré par ses Birds of New York, constitués d’une série de huit à dix photographies, Pieter Henket veut renouveler l’expérience. Comme il entretient par ailleurs une relation particulière avec la ville de Mexico, il décide de reprendre le concept de ces Birds pour l’appliquer à Mexico. « J’avais le sentiment que les habitants de Mexico exprimaient leur personnalité avec encore plus de liberté que les New-Yorkais, malgré la pauvreté et le machisme ambients ».
L’inspiration vient à Pieter Henket au gré de ses rencontres…
La sophistication empreinte d’understatement des portraits en noir et blanc de Pieter Henket renvoie aux portraits des années 1930 d’Herbert List, mais aussi à ceux des années 1960 d’Ed van der Elsken, ou encore des années 1980 de Robert Mapplethorpe. Pourtant, réagit-il, « en réalité, je ne me nourris pas seulement de l’influence de quelques artistes. Mon inspiration vient de partout. Cela peut être une sculpture, une peinture, un artiste, une scène aperçue dans la rue… »
Pour en revenir au cas de Mapplethorpe, il est vrai que le contexte se prête naturellement à la comparaison. « Dans les deux cas, nous nous situons à New York. Nous photographions tous les deux une jeunesse libre. Regardez ce garçon, par exemple. Il s’appelle Morocco. S’il avait vécu à l’époque de Mapplethorpe, je suis persuadé qu’ils seraient devenus les meilleurs amis du monde…ou peut-être même des amants (rires) ».
Des Birds of New York aux Birds of Mexico City
Pour mener à bien son projet à Mexico, il s’entoure d’une équipe. Notamment du styliste Chino Castilla, qui créée les costumes. Aux modèles, qu’il sélectionne au gré de ses rencontres, il dit simplement : « Je veux que vous racontiez vos propres histoires, votre vécu, votre histoire personnelle. Moi, je viendrai simplement vous photographier ». Finalement, la série est le fruit d’une collaboration entre Pieter et son équipe, et les modèles photographiés.
Même s’il valorise les corps, Pieter Henket ne cherche jamais à sexualiser ses images. « Ce n’est tout simplement pas ce qui m’anime », dit-il. En revanche, il rend hommage au corps masculin qu’il trouve profondément beau. Surtout lorsqu’il est associé à un visage juvénile. Il s’attarde sur l’un de ses portraits : « Vous savez, ce garçon est tout petit. Il est gymnaste. Nous l’avons rencontré dans un parc. Lorsqu’il a publié cette photographie sur son Instagram, presque tous ses abonnés étaient des hommes très virils, très machos. Lui est parfaitement hétérosexuel. Et pourtant, il a accompagné la photo d’un texte magnifique. »
Son texte disait : « Aujourd’hui, je publie cette photographie. Je sais que beaucoup de mes abonnés vont la détester. Mais cela m’est égal, parce que je suis fier de mon apparence et je me trouve beau ainsi ». Il porte des atours plutôt réservés aux femmes, il a chaussé de petits talons, jouant ainsi volontairement avec les codes du genre. « Il a simplement eu le courage d’assumer cette image de lui-même, ce que j’ai trouvé extraordinaire ».

Une salve d’applaudissements pour le Pierrot lunaire de Mexico
En passant devant un autre cadre, Pieter Henket nous montre un autre jeune homme, qu’il a rencontré alors que, avec son compagnon, il se produisait dans les rues de Mexico. « Ils sillonnaient les villages et quartiers de la ville, espérant trouver un public susceptible d’apprécier leur numéro de danse. Mais ils n’avaient pratiquement jamais droit aux applaudissements. Lorsqu’il est venu au studio, ce jeune homme était extrêmement timide. Nous avons créé pour lui un maquillage l’apparentant à Pierrot la Lune. Je lui ai alors demandé de danser. Nous avons mis de la musique — je crée toujours une ambiance sonore pendant mes séances, cela fait partie intégrante de mon travail. Il s’est alors mis en mouvement. Lorsqu’il a terminé, toute l’équipe l’a applaudi chaleureusement. Il en a été très ému. Cela a représenté un moment très particulier du shooting ».
Pieter Henket désigne ensuite le portrait qu’il a fait d’une jeune femme, exposant son opulente silhouette, quitte à se rendre vulnérable. « Pourtant, elle est simplement là. Elle existe. Sans la moindre excuse. Et c’est cela qui m’a intéressé. Elle est complètement à l’aise avec elle-même. Elle porte un masque de lucha libre, qui est au Mexique un symbole très fort de la masculinité. Mais elle se réapproprie ce symbole. Sans chercher à provoquer le spectateur… »
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Du projet Birds of Mexico City naît un livre éponyme
Au départ simple projet photographique, Birds of Mexico City prend de l’ampleur en devenant également un livre. En travaillant avec la poétesse mexicaine Renata Juárez, elle-même mère d’un enfant transgenre, Pieter Henket a choisi d’accompagner ses photos de poèmes consacrés à Mexico, qui donnent au livre sa voix, sa langue.
La poétesse a également travaillé avec la plupart des modèles afin qu’ils écrivent, eux aussi, des textes poétiques inspirés de leur propre existence. Le livre associe ainsi photographie et poésie. Il permet non seulement de voir ces personnes, mais aussi d’entendre leur voix.
La forme « brutaliste » de ce livre d’art conçu avec le graphiste français Odilon Coutarel rappelle les murs bruts, rugueux, parfois inachevés que l’on rencontre partout à Mexico. « La ville est comme cela, extrêmement rude, mais aussi extraordinairement vivante ». Même si Pieter Henket ne montre pratiquement rien de la ville dans ces photos, car il souhaite concentrer le regard sur ses modèles, l’esprit de la mégacité flotte sur le livre, ancrant les photos de Pieter dans le sol qui les a vu naître.
Images en début d’article : « Flor de Mayo » (2021) et « Confinamiento » (2021) © Pieter Henket, Birds of Mexico City.
* Pieter Henket, Birds of Mexico City, Damiani Books, 2026, avec des textes de Renata Juárez Huerdo et Justin Gaspar . Conception graphique d’Odilon Coutarel.
L’exposition Pieter Henket – Birds of Mexico City est présentée à la Bildhalle Amsterdam jusqu’au 8 août 2026. Entrée libre du mercredi au vendredi entre midi et 18 heures. Le samedi entre midi et 16 heures, ou sur rendez-vous. Bildhalle Amsterdam, Singel 272 H, 1016 AC Amsterdam, Pays-Bas.
Visitez aussi le site de Pieter Henket !
Birds of Mexico City, série de photos que Pieter Henket présente actuellement à la Bildhalle d’Amsterdam. Une invitation à regarder l’autre, le reconnaître et aller à sa rencontre : tout ce qui traverse, en somme, le travail du photographe néerlandais. Photo et vidéo : (c) LaTDI. Illustration musicale : (c) ES_sangtrast – bomull.

