Théâtre du Soleil

Le Théâtre du Soleil comme métaphore de notre époque : une ancienne cartoucherie devenue fabrique de sens. La Cartoucherie et les MNOUCHKINE : un lieu, une histoire familiale

Les pâles rayons d’un soleil printanier annoncent enfin la fin d’un hiver particulièrement pluvieux. En approchant, de larges lettres stylées « Art nouveau » se dressent au-dessus de moi. Sortes d’arabesques en fer forgé bleu, elles annoncent le lieu dans lequel je pénètre, la Cartoucherie. Le mirage d’un jardin public — cette ancienne usine de munitions de guerre, qui abrite aujourd’hui le Théâtre du Soleil, semble avoir revêtu sa robe de bal.

Par Rudy CAMUS

La Cartoucherie : de l’usine de guerre en lieu de théâtre

Construite en 1874 dans le bois de Vincennes après la déroute franco-prussienne, la Cartoucherie fabrique cartouches et poudres à destination des armées françaises. En 1914, son activité s’intensifie pour alimenter le front. Occupée par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, elle sert après la Libération de centre d’internement avant d’être abandonnée.

C’est donc une épave que le Théâtre du Soleil « envahit », selon le mot de Ariane MNOUCHKINE, en 1970. Sans électricité ni chauffage, la troupe la transforme à la force de ses bras. Une ancienne fabrique de munitions devenue fabrique de sens.

Pour comprendre Ici sont les dragons, il faut remonter aux origines de sa fondatrice. En effet, l’invasion de l’Ukraine rouvre une blessure familiale qu’Ariane MNOUCHKINE transforme en indignation politique.

Ariane MNOUCHKINE
Portrait Ariane MNOUCHKINE. © Michèle Laurent.

Ariane MNOUCHKINE : une histoire familiale marquée par l’exil et la Shoah

Alexandre MNOUCHKINE, né en 1908 à Saint-Pétersbourg dans une famille juive russe, fuit la révolution et s’installe en France. Ses parents sont déportés et meurent à Auschwitz en 1943, tandis que lui, seul, survit.

Devenu producteur de cinéma, il fonde Les Films Ariane en 1945 — un nom donné en hommage à sa fille, née en 1939. Il lui transmet une conviction : les histoires racontées dans l’obscurité peuvent changer notre regard sur le monde.

Théâtre du Soleil
Hall d’accueil du Théâtre du Soleil — Préparatifs des décors, Ici sont les dragons (2026) © Rudy Camus.

Le Théâtre du Soleil : une utopie concrète

Le Théâtre du Soleil ne fait pas que parler de résistance collective : il la pratique, dans sa manière même de s’organiser. Fondée en 1964 sous forme de SCOP (Société Coopérative et Participative) la troupe ne connaît aucune hiérarchie entre les rôles : chaque artiste perçoit le même salaire. Une utopie concrète, à quelques kilomètres de Paris, dans une ancienne usine de guerre.

Le Théâtre du Soleil, transformé en « hangar bolchevique »

J’arrive quinze minutes en avance. Près des bâtiments, la sirène de recul d’un camion brise le silence. Un monte-charge dépose des caisses en bois marquées en lettres rouges et noires : Théâtre du Soleil. Un groupe est rassemblé dehors.

Ariane MNOUCHKINE me salue, puis m’invite à patienter : elle donne les directives du jour à sa troupe, un rituel du matin. Inès CONAUT, chargée des relations avec le public, me conduit vers le lieu de l’interview.

Dans le grand hall, c’est l’effervescence. Les décors de la seconde époque envahissent l’espace, sous des lumières froides qui donnent au lieu des allures de hangar bolchevique.

Les artistes y sont en plein travail. Arman SARIBEKYAN répète des voix-off, en russe et en ukrainien. Non loin dans le même espace, Elena ANT et Hanna STEPANCHENKO construisent les derniers décors.

À lire également : Au Théâtre du Soleil : Arman SARIBEKYAN, Elena ANT, Hanna STEPANCHENKO : trois exils, une même scène

et aussi Au Théâtre du Soleil, être spectateur est déjà un acte de résistance. Ici sont les dragons : la nouvelle épopée d’Ariane Mnouchkine.

Les spectateurs accueillis par la troupe du Théâtre du Soleil dans leur maison

C’est aussi là que les spectateurs sont accueillis. Les comédiens servent eux-mêmes le bortsch et les pirojki avant le spectacle. Sur le mur, une peinture gigantesque déploie une carte de l’Europe, en y englobant l’Union soviétique.

C’est dans ce lieu chargé de sens et d’histoire qu’est née en 2023 la nouvelle création d’Ariane MNOUCHKINE et Hélène CIXOUS : Ici sont les dragons. Une épopée traversant plusieurs époques.

« Pour raconter l’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait remonter jusqu’en février 1917 ! La première époque de cette fresque qui (si les dieux du théâtre nous sont favorables) en comptera certainement plusieurs, couvrira les années 1917-1918. » — Ariane Mnouchkine

Image en début d’article : Répétitions, Ici sont les dragons. Première époque, Septembre 2024 © Sibylle Pavageau – Archives Théâtre du Soleil.

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