spectateurs cinéma Edgar Morin

Le vrai pouvoir du cinéma ou comment le 7e art reconnecte chaque spectateur avec son monde intérieur (Edgar MORIN)

Dans son livre Le Cinéma et l’homme imaginaire (1956), Edgar MORIN, théoricien de la pensée complexe mais aussi exégète du cinéma, nous propose de poser un regard d’anthropologue sur le phénomène cinématographique :  comment l’expérience filmique du spectateur réactive chez ce dernier des modes de perception archaïques et présents depuis toujours chez l’être humain. La force et l’intelligence du cinéma grâce à la profusion et la richesse formelle de son langage permet au spectateur de réanimer ces formes archaïques et se reconnecter à son univers intérieur :  l’homme imaginaire.

Par Marc MAGNI,
enseignant en Esthétique et Études cinématographiques à l’IESA.

Dans la première phase de l’introduction de son livre Le Cinéma et l’homme imaginaire, Edgar MORIN définit son ouvrage comme un « aérolithe ».

Et il s’agit bien d’une singularité que cette œuvre difficile, dont le propos et l’ambition conceptuelles en font une œuvre à part parmi les ouvrages consacrés à la recherche filmique. « Mais tout ce qui est beau est difficile autant que rare », comme le rappelle Spinoza dans L’Éthique.

Précisons les termes. Par filmique, j’entends non pas ce qui est relatif au film en tant que produit audiovisuel et dispositif d’enregistrement et de projection d’une histoire mise en images. J’invoque ici la définition décisive donnée par Gilbert COHEN-SÉAT en 1946 du fait filmique, « consistant à exprimer la vie, vie du monde ou de l’esprit, de l’imagination ou des êtres et des choses par un système déterminé de combinaisons d’images sonores ou verbales ».

Un anthropologue dans la salle obscure

En effet, dans Le Cinéma et l’homme imaginaire, Edgar Morin à travers le prisme de l’anthropologie nous démontre avec une rare maîtrise comment « Toutes les puissances psychiques, sentiment, âme, idée, raison, se sont incarnées dans l’image cinématographique » et de quelle manière le cinéma « reflète le commerce mental de l’homme avec le monde ».

On ne présente plus l’œuvre d’Edgar MORIN. Théoricien de la pensée complexe, écrivain et chercheur infatigable dont la production foisonnante et transdisciplinaire s’étend sur plus de quatre-vingts années. Rappelons que l’homme fêtera sa cent cinquième année au mois de juillet. Sociologue, anthropologue, philosophe… Nous sommes sans doute en présence de l’un des derniers penseurs dont le vaste champ heuristique est encore capable de nous aider à déchiffrer la complexité du monde et la confusion du temps présent.

Mais sait-on que l’auteur de L’Homme et la mort était depuis son enfance un amoureux des salles obscures ?

Amateur dès son plus jeune âge des films programmés dans la salle Lénine d’un cinéma de quartier du 20e arrondissement, Edgar MORIN cinéphile averti devint naturellement un théoricien du cinéma dans les années cinquante. En plus de ses ouvrages les plus connus comme Les Stars, il écrivit de nombreux articles sur le septième art, notamment dans la prestigieuse Revue Internationale de Filmologie. Mais c’est aussi derrière la caméra qu’il démontra son savoir-faire de cinéaste, co-écrivant avec Jean ROUCH Chroniques d’un été, manifeste du cinéma vérité qui continue d’interroger sur la vérité et le mensonge mais aussi le carcan social conditionnant les individus dans une société dans laquelle l’individualisme (à présent connecté) nous éloigne de plus en plus d’un monde commun.

Edgar MORIN et la boîte à métamorphoses

Avec Le Cinéma ou l’homme imaginaire, Edgar Morin se demande comment le cinématographe, à l’origine un instrument d’enregistrement et de projection de l’image en mouvement, est devenu un spectacle imaginaire, véritablement magique : « La boîte à métamorphoses ».

À travers le prisme de l’anthropologie, le sociologue explore la capacité de ce médium révolutionnaire qui, grâce aux effets qui s’exercent sur le spectateur, stimule les mécanismes fondamentaux et archaïques de la perception humaine. Comment l’émerveillement suscité par le spectacle cinématographique parvient-il à réveiller l’univers archaïque des doubles et des fantômes sur l’écran de la salle obscure ?

Bref, comment cette formidable illusion filmique, « cette qualité complexe et unique d’ombre, de reflet et de double permet aux puissances affectives propres à l’image mentale de se fixer sur l’image en mouvement issue du cinématographe ».

Au cinéma, le spectateur retombe en enfance.

Le cinéma, c’est donc « La boîte à métamorphoses » parce qu’il réactive prodigieusement les émerveillements encore vivaces du jeune âge, il ranime les flammes encore brûlantes des féeries de l’enfance, des contes et des histoires fantastiques « du matin de la vie, quand les sens sont encore neufs et tendres, quand l’éclat de la nouveauté donne de la fraîcheur à tous les objets qui nous entourent » (E. Burke, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées).

Au cinéma, le spectateur est comme l’enfant qui participe et qui vit son identification avec ses jeux : il est carrément dans le Titanic en train de couler, ou alors sur la moto de Tom Cruise s’élançant dans le vide. Ou encore au cœur de la mêlée sanglante et brutale ouvrant Gladiator de Ridley SCOTT. Il vit intensément avec son corps et son âme la force de l’impact du spectacle cinématographique dans un processus de projection-identification déjà théorisé par Aristote dans La Poétique. Il se croit Maximus et se sent Ethan HAWK de la même manière que l’enfant mimant ses héros dans ses jeux. « Mon âme vit sur la toile toute-puissante et mouvementée ; elle participe aux passions des fantômes qui s’y produisent » — Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (1931).

Edgar MORIN Le cinéma ou l'homme imaginaire
Edgar MORIN, portrait.

Notre âme est une salle de cinéma

En effet, les phénomènes de la perception sont à la base de l’expression visuelle et de sa réception dans le corps et l’âme du spectateur. Si le cinéma se propose de dégager le sens profond des choses, il permet de révéler en quelque sorte notre cinéma intérieur, un retour magique au naïf moment d’enfance « mais aussi comme jaillissement premier et naturel des puissances affectives au sein de l’image objective ».

Oui, « le film présente une analogie avec ma propre existence en tant qu’expérience incarnée et significative » (Vivian Sobchack, Le Corps du film).

En effet, le médium cinématographique doit son pouvoir magique à une vision incarnée, une expérience filmique ou le film et le spectateur sont plongés tous les deux dans l’acte de vision et de perception qui les fait coexister à travers le même monde car comme le dit fort justement Stanley CAVELL : « Le cinéma, c’est la projection du monde ».

Edgar Morin nous rappelle que la projection demeure « un processus universel et multiforme (de perception du monde). Nos besoins, nos désirs, nos obsessions, nos craintes se projettent sur toutes choses et tous êtres ».

« Une chose vieille devient neuve si tu la détaches de ce qui l’entoure d’habitude » (Robert Bresson, Notes sur le cinématographe)

L’émerveillement ravivé par la projection cinématographique appartient à une propriété spécifique au septième art : la photogénie, C’est précisément cette qualité exclusive au cinéma qui selon Edgar MORIN révèle une « qualité majorante » des êtres et des choses, leur conférant une puissance poétique et émotive particulière. » « Ces choses bafouées quotidiennement, maniées en outils, usées par l’habitude, le cinéma les éveille à une vie nouvelle. Les choses étaient réelles, elles deviennent présentes ».

Saviez-vous ce qu’était un âne avant de voir EO, ce film magnifique de Jerzy SKOLINOWSKI(2022) qui raconte l’histoire tragique d’un âne qui nous émeut jusqu’aux larmes ?

Le cinéma a ce pouvoir unique de rendre l’âme aux êtres et aux choses effacées par le quotidien, notamment grâce au gros plan : « les gros plans sont lyriques : c’est le cœur, non l’œil qui les perçoit » — Jean EPSTEIN, L’intelligence d’une machine. Le cinéma, par conséquent, souffle nouveau véritable « réanimateur » des corps et des choses de la vie, son anima, comme animation vitale de l’image et de la vie même. C’est donc bien l’animisme comme puissance même du cinéma « qui ramène le spectateur au vieil ordre animiste et mystique » (J. Epstein. Cinéma du diable).

L’animisme du cinéma comme réveil des formes archaïques de la perception du monde

L’animisme universel est une forme de perception du monde archaïque. Certains y voient la forme primitive ayant engendré toutes les croyances. Elle consiste à attribuer aux choses une âme identique à l’âme humaine ; elle recouvre des pratiques ancestrales et des cultes totémiques. L’animisme existe depuis l’aube de l’humanité et il est présent de toute éternité dans l’esprit humain. Et c’est précisément parce que le cinéma a cette force et cette intelligence de rendre l’âme aux êtres et aux choses qu’il réactive comme aucun autre art ne peut le faire la vie réelle. À tel point que cet animisme se convertit tout naturellement en anthropomorphisme, ou projection de l’homme dans le monde autre, stade de participation affective du spectateur dans l’incessant échange sensoriel entre lui-même et le film. Rappelons que l’anthropomorphisme est un autre mode de perception assez spontané et universellement partagé qui consiste à attribuer des caractéristiques humaines aux êtres et aux choses de la nature et plus généralement aux phénomènes physiques.

« Tout baigne dans un anthropomorphisme latent… tendance profonde du cinéma à l’égard des animaux, des plantes et même des objets : à des stades et à des strates divers, l’écran est à la fois imbibé d’âme et peuplé d’âmes ».

L’anthropomorphisme, à savoir l’homme qui se projette dans le réel, reproduit la projection du spectateur, sa richesse subjective, émotive, son âme « qui tend à charger les choses de présence humaine » et charge d’âme un arbre, un coup de vent, un brin d’herbe, ou tout autre objet insignifiant. « Objets inanimés, vous avez donc une âme dans l’univers fluide du cinéma ».

Vers l’infini et au-delà…

Puis vient s’ajouter le cosmorphisme « tendance à charger l’homme de présence cosmique », le sentiment océanique évoqué par FREUD et qui effrayait PASCAL, mais qui nous immerge puis dilate nos perceptions dans l’espace cinématographique.

Cet au-delà d’un infini que fait passer le cinéma « sur nos esprits tendus comme une toile ». « Il élargit le simple cadre de notre horizon et inocule le monde extérieur dans le monde intérieur et le monde intérieur dans le monde extérieur ». Cet échange littéralement ontologique entre l’homme et la réalité est rendu possible dans le flux des images par la projection-identification du spectateur, qui entre en symbiose avec le spectacle cinématographique.

Pour Edgar MORIN, cette symbiose recouvre « un système qui tend à intégrer le spectateur dans le flux du film et le flux du film dans le flux psychique du spectateur ». Mais, après tout, « qu’il s’agisse de penser le devenir, ou de l’exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu’actionner une espèce de cinématographe intérieur. […] Le mécanisme de notre connaissance usuelle est de nature cinématographique » – Henri Bergson, L’Évolution créatrice (1907).

C’est pourquoi l’Antropo-cosmorphisme vient couronner toutes les projections – identifications qui déferlent dans la participation affective du spectateur dans la projection du film, qu’il soit micro ou macroscopique, tandis que les formidables moyens et techniques cinématographiques intensifient plus qu’aucun autre médium les sentiments esthétiques, brisant le cadre spatio-temporel en provoquant des situations spectaculaires à travers les mille déploiements du mouvement du cinéma.

Le cinéma rend visible ce que nous avons cessé de voir : nos rêves

La force et l’intelligence du langage cinématographique dynamisent les corps, chavirent les cœurs et réveillent les consciences endormies. Mais le tour de force du cinéma consiste à dédoubler notre conscience : c’est la grande découverte d’Edgar MORIN. « Nous vivons le cinéma dans un état de double conscience ». Bien qu’évident, nous ne le percevons pas, à l’instar de bon nombre de nos perceptions inconscientes. Ce phénomène étonnant, c’est « l’illusion de la réalité qui est inséparable de la conscience qu’elle est une illusion, sans pour autant que cette conscience tue le sentiment de réalité ». Au cinéma, nous rêvons mais à la différence du sommeil, nous savons que rêvons.

Oui le cinéma ressuscite une magie profondément enfouie en nous-mêmes, ensevelie par le quotidien afin de susciter une magie nouvelle. Le cinéma vient combler l’écart entre l’homme et son double imaginaire, il vient relancer tous nos rêves impossibles et leur confère grâce au mouvement cinématographique une incroyable réalité.

Avec le cinéma, l’homme archaïque ressuscite ses anciens mythes et le spectateur ce « désir demeuré désir » visualise ses propres rêves fabriqués certes industriellement – par l’usine à rêves – mais partagés collectivement dans la salle obscure.

Dans cette caverne de Platon, remémorée et redynamisée, le cinéma vient « réintégrer l’imaginaire dans la réalité de l’homme ». Et moi spectateur, je suis comme le voyageur de Baudelaire : je plonge éperdument dans l’espace cinématographique pour m’y perdre et me retrouver, car s’immerger dans l’univers du film c’est comme

« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

— Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Le Voyage »

Marc MAGNI présente Le cinéma ou l’homme imaginaire d’Edgar MORIN. Photo et vidéo : (c) LaTDI Musique : (c) ES_A Grand Opening – Martin Landstrom.

Edgar MORIN Le cinéma ou l'homme imaginaire
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