Avec Ici sont les dragons, Ariane MNOUCHKINE et Hélène CIXOUS prolongent une fresque théâtrale où l’Histoire revient sans cesse. Une épopée sur la genèse des totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui.
Par Rudy CAMUS
Après le premier volet, La victoire était entre nos mains, la seconde époque, Choc et mensonges, se joue depuis le 12 mars 2026 à la Cartoucherie. Et pose la question de la fabrique du totalitarisme et de ses plus éminents représentants, depuis STALINE jusqu’à POUTINE, en passant par HITLER.
Sur un plateau où se croisent une vingtaine de nationalités, le Théâtre du Soleil rassemble les ressortissants de peuples que l’Histoire a artificiellement opposés entre eux : Arman SARIBEKYAN (comédien arménien), Eléna ANT (cheffe décoratrice russe), ou encore Hanna STEPANCHENKO (scénographe ukrainienne). Toutes et tous témoignent de cette volonté de rapprochement à travers le théâtre.

« Hic sunt dracones » : mais qui sont ces dragons ?
Avant même d’apparaître sur scène, les dragons sont une idée. Une manière de nommer l’invisible, de donner une forme à la peur. Dans l’Antiquité, aux marges des cartes de l’Empire romain, là où s’arrêtait le monde connu, on inscrivait ces mots : hic sunt dracones. Les dragons désignaient alors l’inconnu — des terres inexplorées, des forces obscures aux confins du monde civilisé. Une manière de circonscrire ce qui échappe à toute maîtrise.
Des confins de la carte à la réalité politique
Mais aujourd’hui, quelque chose a basculé. Les dragons ne se cachent plus aux frontières du monde : ils sont visibles, identifiables, situés.
« J’ai l’impression qu’en ce moment, ces dragons-là, on peut les situer sur la carte » — Arman SARIBEKYAN-Comédien Voix off
L’obscurité n’est plus géographique, elle est devenue politique. Elle porte des noms, des frontières, des coordonnées. Elle s’incarne dans des conflits contemporains où des pays voisins — comme la Russie et l’Ukraine — deviennent le théâtre d’une violence difficilement concevable. L’invisible a laissé place à une réalité brute. Plus personne ne peut l’ignorer.
De 1917 à aujourd’hui : les dragons font l’Histoire
C’est à partir de 1917 que Ici sont les dragons déploie sa fresque. Arman SARIBEKYAN insiste sur la nécessité de remonter jusqu’à cette année pour en saisir les racines : l’effondrement de l’Empire russe, les révolutions russes de février et d’octobre, et l’irruption d’un pouvoir bolchévique qui reconfigure durablement le XXe siècle. Cette période résonne intimement en lui :
« Je suis un enfant de ce pays, cela me touche. » — Arman SARIBEKYAN
Car elle est marquée par une opacité politique où la vérité se dissout dans la propagande. Déchiffrer pour le peuple devient difficile, presque impossible.
Et cette confusion fait écho au présent entre l’Ukraine et la Russie : comment en arrive-t-on à accepter que ceux qui parlent une même langue et partagent une même histoire s’entretuent ? Lorsque l’information est brouillée, fragmentée, orientée, la réalité elle-même vacille. Et avec elle, la capacité de voir, de nommer, de résister.
La deuxième époque du spectacle, Chocs et mensonges, prolonge cette réflexion en montrant le durcissement des régimes totalitaires, du stalinisme à la montée du nazisme. Les scènes situées en Allemagne résonnent avec une inquiétante familiarité : certains discours semblent traverser le temps pour revenir à l’identique. Comme si les anciens Dragons, loin d’avoir été terrassés, n’avaient fait que changer de forme. Ils sont prêts, à nouveau, à surgir et à détruire.

2027 : Si la victoire était entre nos mains — le Théâtre du Soleil, miroir de notre temps
Ici sont les dragons n’est pas un spectacle sur l’Ukraine. C’est un spectacle sur nous : sur notre capacité à voir venir les dragons, à les reconnaître avant qu’ils ne surgissent. Sur ce que l’art peut encore, quand la politique vacille.
En quittant la Cartoucherie, je repense à cette carte murale — la Russie, l’Ukraine, l’Europe. Et à cette conviction propre au Théâtre du Soleil : le spectateur n’est pas un témoin passif. Ariane MNOUCHKINE ne raconte pas l’Histoire pour qu’on la contemple. Elle la tend comme un miroir, pour qu’on y lise le présent et qu’on en tire les conséquences qui s’imposent.
Les élections de 2027 approchent. Les cartes, comme en 1917, se redistribuent. Ici sont les dragons agit sur le spectateur comme un récit édifiant. La pièce nous invite à anticiper les conséquences de nos choix politiques, pour nous éviter d’ouvrir à nouveau la boîte de Pandore de l’Histoire.
Lire aussi :
- notre encadré sur la Cartoucherie et le Théâtre du Soleil
- notre rencontre avec Arman SARIBEKYAN, Eléna ANT et Hanna STEPANCHENKO.



