Arman SARIBEKYAN

Au Théâtre du Soleil : Arman SARIBEKYAN, Elena ANT, Hanna STEPANCHENKO : trois exils, une même scène

Arman SARIBEKYAN, Eléna ANT et Hanna STEPANCHENKO. Trois artistes, trois histoires, trois exils — réunis sous le même toit d’une ancienne fabrique de guerre devenue lieu de création : le Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes.

Par Rudy CAMUS

« Dans chaque pièce s’avance le miracle, là où règnent les Grands Mégalomanes se dresse un tout petit poète, un soldat de la vie… » — Hélène Cixous

Un grand escalier mène à l’étage, second lieu de vie d’Ariane MNOUCHKINE : une pièce qui constitue à la fois son bureau et son refuge, baignée par la lumière d’un large vasistas. C’est là qu’est prévu notre entretien avec Arman SARIBEKYAN, Eléna ANT et Hanna STEPANCHENKO, à l’occasion de la nouvelle création collective d’Ariane Mnouchkine : Ici sont les dragons.

Un rayon de lumière vient frapper les vieux livres rangés sur des étagères. Juste à côté, une marionnette wayang veille en silence au-dessus d’une affiche du Soleil — figure du théâtre d’ombres javanais chère à Ariane Mnouchkine.

Arman SARIBEKYAN : prêter sa voix aux dictateurs

Ce « petit poète », c’est peut-être Arman SARIBEKYAN. Le comédien du Théâtre du Soleil, d’origine arménienne, formé en Ukraine, que l’on ne voit pas sur scène pour Ici sont les dragons. Il reste en coulisses, incarnant la voix-off du spectacle. Maîtrisant l’ukrainien et le russe, il prête sa voix aux dictateurs.

« Au début, ces voix ne me quittent pas. Elles reviennent la nuit, comme des visitations. » — Arman SARIBEKYAN

Prêter sa voix à une dictature, ce n’est pas seulement jouer : c’est laisser entrer une parole étrangère, une langue qui traverse et altère. Arman SARIBEKYAN le confie avec une franchise désarmante :

« Du fait de mes origines, je connais un peu cette histoire — on est gavés par cette propagande soviétique. Je sais qui est qui, ce n’est pas nouveau pour moi. Ce qui se passe me touche. » — Arman SARIBEKYAN

Il y a pourtant quelque chose de vertigineux à s’entendre devenir l’instrument d’une violence historique, jusqu’à prononcer l’indicible : ordonner la famine du peuple ukrainien.

Eléna ANT Hanna STEPANCHENKO
Arman Saribekyan, comédien — Théâtre du Soleil, 2026 © Rudy Camus.

Eléna ANT et Hanna STEPANCHENKO : bâtisseuses de mondes

En 1994, Eléna ANT quitte la Russie, portée par une intuition lucide : celle d’un basculement politique à venir. Chercheuse en typologie de la culture, elle perçoit très tôt les limites de l’élan démocratique né des réformes de la perestroïka.

« Après la perestroïka, tout le monde pensait que nous allions pouvoir construire une démocratie. Moi, je savais que ce n’était pas possible. » — Eléna ANT

Une conviction que résume une formule de Montalembert, qu’elle cite volontiers — et que Togliatti a largement popularisée dans les milieux communistes européens :

« Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s’occupe de vous tout de même. » — Montalembert (1810-1870)

Dans cet entre-deux fragile, une grande partie du peuple russe n’a pas vu venir ce qui couvait déjà : le réveil progressif de forces autoritaires, comme autant de dragons tapis dans l’ombre de l’Histoire.

Près de trente ans plus tard, un autre départ fait écho au sien. En 2022, Hanna STEPANCHENKO quitte l’Ukraine en guerre et poursuit à Paris ses études de scénographie. Lors d’un stage en 2024, elle découvre le Théâtre du Soleil et rejoint la troupe. Le projet alors en cours, Ici sont les dragons, entre en résonance avec son histoire personnelle.

« Quand j’ai quitté l’Ukraine en 2022, je suis venue postuler au Théâtre du Soleil pour son engagement politique. Je ne savais pas qu’Ariane Mnouchkine allait créer une pièce sur l’histoire de mon pays. » — Hanna STEPANCHENKO

Au cœur du processus de création : le collectif. Les comédiens improvisent, proposent des situations, esquissent des images. Une fois validées par la metteuse en scène, Eléna et Hanna prolongent ces propositions par un travail de recherche approfondi, élaborant des espaces scéniques qui n’illustrent pas l’Histoire, mais en révèlent les tensions, les strates et les échos.

Pendant que le rideau s’ouvre sur la deuxième époque qui vient de se créer, Eléna ANT et Hanna STEPANCHENKO sont sereines sur la suivante. Les décors de la troisième époque sont prêts. Les dragons, eux, n’ont pas dit leur dernier mot.

À lire également : Au Théâtre du Soleil, être spectateur est déjà un acte de résistance. Ici sont les dragons : la nouvelle épopée d’Ariane Mnouchkine.

Lire aussi notre encadré sur la Cartoucherie et le Théâtre du Soleil.

Arman SARIBEKYAN, Elena ANT, Hanna STEPANCHENKO reviennent sur leur travail à l’occasion de la pièce Ici sont les dragons. Interview et vidéo réalisées par Camus RUDY.

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