Liaisons Georg KOLBE Museum Herbert List

Musée Georg KOLBE (Berlin) : lorsque sculpture, photographie et danse entrent en « Liaisons » (Dr Elisa TAMASCHKE)

Visible jusqu’au 15 mars 2026, l’exposition Liaisons du musée Georg KOLBE de Berlin revient sur un thème fort de la sculpture de ce dernier : la représentation du corps masculin. La commissaire de cette exposition, le Dr Elisa TAMASCHKE, nous aide à interpréter la conversation qu’elle a imaginée entre la sculpture de Georg KOLBE et la photo d’Herbert LIST.

Tout part d’une photographie : la dernière du sculpteur allemand Georg KOLBE, deux semaines avant qu’il ne décède en novembre 1947. Herbert LIST, de retour d’exil, encore peu connu, vient prendre une série de clichés du sculpteur dans son atelier. Sur ces images, KOLBE semble très âgé, malade. Toute son énergie semble l’avoir quitté. Le Dr Elisa TAMASCHKE, commissaire de l’exposition du Georg-Kolbe Museum, décide d’en faire le point de départ du récit qu’elle nous propose.

L’homme antique : nu et authentique

Georg KOLBE et Herbert LIST avaient bien un ami commun, Curt VALENTIN, marchand d’art de son état. Cependant, ils ne se connaissaient probablement pas directement. En revanche, ils partageaient le même intérêt pour l’Antiquité. LIST voyage et réside en Grèce et en Italie entre 1937 et 1941. Il n’a alors de cesse de prendre des clichés sur les sites antiques. Il photographie tour à tour des statues ainsi que certains de ses amis à la beauté sculpturale. Leur corps se fond dans les paysages ou temples en ruine. Souvent même, les photographies semblent prendre vie, tandis que les statues demeurent figées dans leur superbe immobilité.

KOLBE, quant à lui, débute sa carrière en Italie (1898-1901), où il s’intéresse lui aussi au corps masculin. Ses sculptures, quoique souvent androgynes, s’inspirent de Michel-Ange. Dans les années 1930, à Berlin, il produit nombre d’œuvres consacrées au corps masculin, en leur donnant une tension davantage conforme au climat politique de l’époque. Bien que les deux artistes abordent le même sujet, leurs approches respectives n’en demeurent pas moins opposées. Tandis que LIST effectue un travail intimiste et idyllique, KOLBE est à la recherche d’une figure universelle.

Années 1930 : les figures masculines de KOLBE se politisent

LIST, artiste homosexuel et juif en exil, ne se soucie guère des canons antiques mis en avant par le national-socialisme. KOLBE, en revanche, vit en Allemagne et reçoit de nombreuses commandes étatiques. Ses figures masculines autrefois empruntes d’une certaine fragilité, en deviennent de plus en plus viriles, héroïques et monumentales.

Les postures changent également. S’il est difficile de distinguer le sportif du combattant, l’énergie se dégageant de ses corps masculins bascule radicalement. Dans les années 1920, ses silhouettes très maigres ont les bras qui pendent. Le naturel des poses est quasi-désinvolte. Dans les années 1930, elles expriment désormais une tension quasi-conquérante.

Réinterprétation postmoderne avec Liaisons

L’exposition souligne d’ailleurs cette évolution dans la sculpture de KOLBE. En effet, un photomontage de John HEARTFIELD, artiste du dada farouchement anti-nazi, est placé derrière une sculpture virile de KOLBE, agenouillée, muscles bandés et visage tendu vers le ciel. Ironie postmoderne visant à nous faire réfléchir sur la signification des œuvres et le dialogue qu’elles entretiennent avec leur époque.

L’exposition Liaisons présente aussi une installation de l’artiste Jens PECHO, remettant au goût du jour une pratique du musée KOLBE. Les visiteurs peuvent ainsi entendre la Sonate au clair de lune de BEETHOVEN, « quasi fantasia » explorant les chemins de l’improvisation menant à la modernité. À terre sont disposées les haltères en céramique et les balles médicinales d’Harry HACHMEISTER. Ces objets renvoient à la fois à l’entraînement musculaire et à la force, tout comme à la maladie et à la fragilité des corps. Si bien que l’on en finit par se demander : cet homme sculpté à terre, n’implore-t-il tout simplement pas le ciel de le libérer des contraintes des canons esthétiques nazis ?

Liaisons Georg KOLBE Museum
Exposition Liaisons. Georg Kolbe Museum, 2025, (c) Photo par Enric DUCH.

Modernité du noir et blanc

De son côté, LIST inspire les nouvelles générations dans l’après-guerre. En effet, le photographe devient mondialement connu au cours des années 1970, après sa mort. Bien que la couleur se développe alors, nombre d’artistes reprennent son esthétique noir et blanc, mettant en scène l’humain dans un cadre géométrique et architectural. À ce propos, citons les photographes de mode d’Helmut NEWTON ou encore d’Herb RITTS. Ce dernier a d’ailleurs réalisé le clip Cherish de MADONNA, cas d’école de l’utilisation du noir et blanc pour des images destinées au grand public.

En matière de noirs et blancs mettant en avant les corps nus, n’oublions pas non plus les publicités Calvin KLEIN des années 1980/90 où, là encore, l’influence de LIST transparaît. Les photographes auxquels la marque a recours le reconnaissent d’ailleurs ouvertement, comme Bruce WEBER ou… Herb RITTS. D’un côté, cette esthétique du noir et blanc fondée sur les jeux de lumière magnifie le corps des sujets photographiés, quasi palpables. D’un autre côté, la scénographie de Liaisons reprend l’idée d’un morcellement friable en présentant au sol des fragments de statues. La splendeur des corps en devient misérable.

Liaisons : le corps masculin comme lieu d’expression chorégraphique

Ce jeu d’ombre et de lumière masquant et dévoilant tour à tour l’anatomie masculine est d’ailleurs tout l’enjeu du Boléro, dans l’interprétation chorégraphique que nous en donne Maurice BÉJART. Il s’inspire de la première version du ballet, chorégraphiée par la danseuse russe Bronislava NIJINSKA, tout en y donnant au corps masculin une dimension plus expressive.

Pour son Boléro, Maurice RAVEL s’inspire des classiques tout en y ajoutant une touche de modernité venue du jazz improvisé. Cette composition s’inscrit donc parfaitement dans l’exposition. Liaisons est à la représentation scénographique ce que le Boléro est à la musique : la variation érotisée d’un motif redondant.

Identité, amitié et amour

Liaisons explore ainsi les liens entre la sculpture, la chorégraphe russe et son frère NIJINSKI, amant de DIAGHILEV, et cette dimension homoérotique dans l’œuvre de BÉJART. Ce danseur seul répétant le même mouvement encore et encore est bientôt rejoint par d’autres hommes. De fragments anatomiques, la chorégraphie évolue vers une expérience collective à la forte charge homoérotique.

BÉJART s’approprie le Boléro en en confiant le premier rôle, historiquement féminin, à son amant, le danseur Jorge DONN. Ainsi, art et amour se mêlent. Non sans rappeler les liens amoureux ou amicaux qu’entretenaient LIST avec ses modèles. Le corps masculin trouve donc une expression artistique qui oscille entre intimité et mise à distance, fragments et ensemble, réalisme et représentation.

Liaisons : KOLBE, l’ambiguïté d’un artiste

La vision du corps masculin chez KOLBE suscite l’intérêt du public LGBT. Bien que Georg KOLBE ait été marié, sa femme décède à un jeune âge. En outre, il compte parmi ses amis de nombreux homosexuels. Elisa TAMASCHKE se déclare ouverte à ce type d’interprétations. Les réseaux, les liens personnels, la sensibilité portée au corps, qu’il soit masculin ou féminin, l’intéressent.

KOLBE reçoit d’ailleurs un jour la lettre d’un jeune étudiant renvoyé de son école d’art à cause de son homosexualité. Le sculpteur correspond par la suite avec lui jusqu’à sa mort. Cela rend KOLBE plus complexe. Et c’est ce qui renforce l’intérêt que nous lui portons. Car il sort du noir et blanc pour introduire de la nuance. Cela ouvre des espaces, des questionnements…

À lire également : Fred Goudon : le nu masculin, tout un art !

Mélancolie et mutation des corps

La nuance est portée avec humour à travers le travail d’Harry HACHMEISTER. En effet, ses ballons médicinaux et altères en céramique si fragiles, mis aux côtés des canons de perfection de KOLBE, traduisent l’idée de dualité et de transformation. Une transformation du regard posé sur ces corps et une mutation des corps eux-mêmes. Un temps révolu et mélancolique, d’ailleurs relayé par la scénographie des fragments de sculptures en plâtre disposés à même le sol. L’exposition invite ainsi à voir les liens entre artistes, époques et formes. Tout en suivant les lignes du corps.

Une membrane qui se transforme et se décompose. Comme en témoigne la rugosité presque poreuse de certaines photographies. La fragilité des ballons médicinaux et des altères en céramique. Les corps puissants agenouillés, fragmentés ou couchés au sol. La photographie de KOLBE au seuil de sa mort. Autant d’éléments qui nous ramènent au caractère éphémère de notre enveloppe charnelle. Une manière de signifier que seule importe la trace de notre passage sur Terre, à travers une œuvre, une relation, un sentiment… L’amour que l’on peut partager.

Plus d’informations en cliquant ici.

Photos en début d’article : Gauche, Herbert LIST, Statue d’Antikythera, Athènes, 1937. © Herbert LIST / Magnum Photos. Droite : Herbert LIST, Jeu dans l’eau, Mer baltique, 1934. © Herbert LIST / Magnum Photos. Courtesy from Georg KOLBE Museum.

Georg Kolbe Museum, Sensburger Allee 25, 14055 Berlin, Allemagne. Ouvert du mercredi au lundi entre 11 et 18 heures, entrée 10 €.

À noter qu’à la Seine Musicale de Paris, le spectacle Béjart et nous, L’Oiseau de Feu, Boléro sera donné par le Béjart Ballet de Lausanne du 11 au 15 mars 2026 (à partir de 25€).

Liaisons Musée Georg KOLBE

Affiche de l’exposition Liaisons. (c) Musée Georg KOLBE. D’après Herbert LIST, Masques de plâtre, Santorin, 1937. © Herbert LIST / Magnum Photos. Un des derniers portraits de Georg KOLBE dans son atelier. Photographie : Herbert LIST, 1947. Beschnitt, Archiv Georg KOLBE Museum. © Herbert LIST / Magnum Photos.

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