Alors que les attaques de missiles russes détruisent l’Ukraine chaque jour un peu plus, l’artiste ukrainienne Asya KOZINA sublime la fragilité du papier en une poésie ciselée. Ses œuvres fascinantes, entre sculpture et architecture, évoquent l’héritage souverain de la coiffe. Au milieu des horreurs de la guerre, cette paper-artiste continue de faire surgir la beauté.
Interview réalisée et
article rédigé par Rudy CAMUS
Au cœur d’une maison de Tcherkassy, en Ukraine, un atelier silencieux s’anime de gestes lents. Une femme découpe, plie et sculpte des feuilles blanches comme d’autres écrivent des poèmes. Sur la table, peu d’outils : un cutter et un pistolet à colle. À chaque geste, Asya KOZINA transforme le papier en matière vivante, organique. De ses doigts surgissent perruques baroques, robes de mariée ou silhouettes mythologiques.
Asya KOZINA : fixer la fragilité du monde dans le papier
Depuis plus de dix ans, ses créations circulent à travers le monde. Elles intriguent et fascinent. Pourtant, elles naissent invariablement du même matériau humble. « Je transforme des feuilles de papier en œuvres d’art : perruques excentriques et costumes. Je me situe entre l’architecte et le sculpteur », explique-t-elle. Dans son atelier, quelques coiffes blanches dressées sur des mannequins semblent veiller sur elle comme des figures étranges et bienveillantes.
Fragile, le papier ? Pas tant que ça ! Entre les mains d’Asya KOZINA, il devient un espace de résistance et d’élégance, un refuge esthétique au milieu du chaos. Pourtant, la guerre a envahi ses jours et ses nuits. « Je n’ai pas dormi la nuit dernière. Quinze drones nous ont survolés. Mes enfants dormaient dans leurs chambres. Je réfléchissais à chaque instant à la façon dont je pourrais m’y prendre pour les sauver en cas d’attaque directe sur la maison ».
Dans ce climat d’angoisse, Asya KOZINA continue pourtant de créer. Les coupures d’électricité interrompent son travail. Qu’importe, lorsqu’elle ne peut plus utiliser son pistolet à colle, un générateur prend le relais. Il faut s’adapter, avancer. Les écoles, elles aussi, vivent au rythme des alertes. « Avant, je créais avec mon mari, qui est russe. Mais depuis 2022, la guerre nous sépare : je vis en Ukraine avec nos deux enfants, tandis qu’il demeure en Russie ». Elle n’en dit pas davantage, refermant immédiatement cette partie de sa vie qu’on devine douloureuse.

Asya KOSINA crée, sans même savoir si elle se réveillera le lendemain
La guerre n’a pourtant pas asséché sa créativité ; elle lui a donné un caractère d’urgence. Chaque sculpture porte la force d’une victoire sur la nuit terrible venant de s’achever. Chaque recherche documentaire représente un geste de résistance, « culturelle ». Les feuilles qu’elle découpe, plie et assemble symbolisent la lutte contre l’effacement. Là réside la puissance de son œuvre : elle ne nie rien du présent, tout en refusant qu’il lui dicte sa loi.
Asya KOZINA travaille à l’intersection entre mode, art contemporain et art décoratif appliqué. Elle se définit comme une artiste contemporaine à part entière. Ses pièces semblent émerger d’un monde parallèle : un monde où les perruques géantes, les coiffes cérémonielles et les architectures miniatures seraient des monuments intimes, pas seulement des accessoires.
La trajectoire d’une artiste bouleversée par la guerre
Titulaire d’un master qu’elle obtient à la Faculté des Arts Visuels et Décoratifs Appliqués de l’Université Nationale de Tcherkassy, Asya KOZINA a déjà plus d’une vingtaine d’expositions à son actif. Elle est aussi à l’origine d’un concours pour jeunes talents — « Tes Talents, Tcherkassy » — et d’un atelier artistique pour enfants.
Entre 2011 et 2020, elle partage sa vie entre l’Ukraine et la Russie, où réside son mari. Depuis 2020, elle vit à plein temps en Ukraine. L’invasion de 2022 bouleverse tout : elle devient bénévole dans un entrepôt humanitaire, crée une école d’art pour enfants déplacés avec sa maman, professeure. L’art soigne, relie, résiste.
Le papier : matière vivante venue de France
Pour Asya KOZINA, le papier n’est pas qu’un simple support. « Lorsque je prends du papier, il devient une extension de mes mains », confie-t-elle. Chaque pli, chaque tension de fibre devient une manière de sculpter la matière. Le plus étonnant dans son œuvre tient non seulement à la minutie, mais aussi aux formes architecturées qu’elle fait surgir : drapé, armure, carapace ou même bouclettes.
Ce papier contient une fine couche de polyéthylène, il réagit à la chaleur du fer à friser : il se met à onduler comme de petites anglaises. Le papier est importé de France. Elle en apprécie la tenue, la souplesse et la résistance. Cette provenance devient un pont discret entre l’Ukraine et le monde. « Je pense avoir suffisamment de stock pour tenir encore un an et demi ».
Notre interlocutrice se rappelle le mois qu’elle a passé en résidence artistique à Caen, en Normandie. Avec son mari, elle avait créé trois costumes en papier pour la danseuse chorégraphe, Karina SAPORTA. Ce souvenir la fait sourire : « C’était très, très fou de d’essayer d’établir le contact avec des Français qui ne connaissaient pas du tout l’anglais, et moi qui ne connaissait pas le français. Cela nous a permis de réaliser que de nombreux mots ukrainiens avaient une origine française : garnison, cabochon… Nous utilisions nos doigts pour expliquer ce que nous voulions dire. C’était drôle, et avec un peu de bière, nous parvenions à nous comprendre ».
Asya KOZINA : une artiste méthodique
L’art d’Asya KOZINA est méthodique, presque scientifique. « Tout commence par une recherche documentaire. Je consulte des photographies, des publications, des descriptions. Quand la matière est réunie, je réalise des esquisses, puis je confectionne mes œuvres. Il se passe généralement un mois entre l’idée de départ et sa concrétisation ». Cette rigueur transparaît notamment dans Baroque Paper Wigs, série devenue virale sur la plateforme Behance : des perruques immenses, inspirées du XVIIIᵉ siècle. « Je ressens un lien particulier avec cette période. J’ai dû vivre en France à cette époque dans une autre vie », dit-elle en riant.
Dans Brides of the World, elle revisite les traditions matrimoniales, créant des pièces ayant séduit une grande marque delingerie. « Je ne reproduis jamais une forme. Chaque œuvre est unique ».

L’érotisme des œuvres de papier d’Asya KOZINA
À côté de ses œuvres monumentales, Asya KOZINA développe une série plus intime, qu’elle-même qualifie de plus fragile, érotique dans son rapport à la peau et au désir. Elle évoque la vulnérabilité des corps, féminins notamment.
« Je pense que l’idée la plus profonde, c’est le contraste entre le chaud et le froid, le vivant et le non-vivant. Quelque chose que l’on peut toucher et abîmer, d’une part, et quelque chose qui n’est qu’un matériau, d’autre part », explique-t-elle. Le papier y devient une deuxième peau, vulnérable et forte, prête à céder mais aussi protectrice. On y perçoit l’écho d’une féminité explorée à travers ses tensions — pudeur et affirmation, douceur et détermination.
Une réflexion sur la coiffe
Cette démarche prolonge sa réflexion sur la coiffe, qu’elle décrit comme « un message silencieux. C’est quelque chose qu’on ne dit pas, mais qu’on montre ». Chaque sculpture devient un dialogue : entre le corps et l’objet, entre l’humain et la matière.
« Quand je crée un costume… quand le modèle le porte, elle ne peut pas faire un seul mouvement. Elle devient comme une poupée. » L’image est frappante : la femme, immobilisée, paraît figée, tandis que le papier, lui, semble s’animer. « Il n’est pas vivant, mais c’est tellement intéressant quand ces idées contradictoires se rejoignent pour donner naissance à une nouvelle forme de vie ».
Dans un autre projet, elle réinterprète un peigne traditionnel espagnol. Par le biais de chacun de ses peignes, elle pose la question : « Qui sommes-nous ? ». La femme arborant de tels peignes cherche chaque jour une réponse en son for intérieur.
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Asya KOZINA : inspirations sans frontières, rayonnement international
L’artiste souligne volontiers que son travail relève de « l’art pour l’art, une esthétique pour l’esthétique ». Même si le quotidien d’Asya KOZINA est bouleversé par le conflit, elle n’en garde pas moins le contact avec le reste du monde. « Je fabrique moi-même les boîtes, avant d’expédier mes créations à travers le monde ».
Depuis plus d’une décennie, ces dernières s’exposent dans les musées, sur les pages des magazines de mode. Elles font aussi l’objet de collaborations artistiques. Dolce & Gabbana lui a ainsi commandé des coiffes spectaculaires.
Ses inspirations traversent les continents : traditions mongoles, dentelles normandes, peignes espagnols, silhouettes européennes d’autrefois. Ses sculptures sont des passerelles pour que continue le dialogue entre époques et cultures.
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Photo en tête d’article : © Asya KOZINA : Erotic Paper Art (Flower Wig) / Photo: Anatoly SHUMILOV ; Baroque Paper Wigs ; Skyscraper on the Head. Photos : © Anastasia ANDREEVA.
En Ukraine, la paper-artiste Asya KOZINA transforme le papier en sculptures monumentales, entre poésie, résistance et dialogue entre les cultures. Photos : (c) Anatoly SHUMILOV. Vidéo : (c) LaTDI. Musique : (c) Jane BIRKIN – Les Ptits Papiers Live Au Palace 2009.

