Pourriez-vous imaginer reposer au pied d’un arbre plutôt que sous une stèle de marbre ? C’est l’idée qu’Elia CONTE DOUETTE a concrétisée en 2019 en créant la première forêt cinéraire de France à Arbas en Haute-Garonne. Cette initiative ouvre la voie à une nouvelle pratique funéraire : des concessions communales aménagées au cœur d’une forêt protégée, offrant aux familles un lieu de mémoire en milieu naturel.
par Rudy CAMUS
Née d’une volonté de réconcilier les rituels funéraires avec la nature, cette démarche a pourtant dû se frayer un chemin à travers une législation française particulièrement complexe. Pourtant, le concept suscite un intérêt croissant auprès des collectivités et des citoyens en quête d’alternatives pour une inhumation plus écologique et personnalisée.
Fondatrice et pionnière de ce modèle en France, Elia CONTE DOUETTE accompagne aujourd’hui les collectivités territoriales souhaitant développer ce type d’espaces funéraires.
La forêt cinéraire, un nouveau rapport à la mort
Et si les cimetières de demain ressemblaient davantage à des forêts qu’à des alignements de pierres tombales ? Inspirée par des modèles déjà présents en Allemagne et dans plusieurs autres pays européens, Elia CONTE DOUETTE développe en France ce concept associant souvenir des défunts, préservation de l’environnement et liberté de choix pour les proches.
« Je dis souvent que c’est un projet qui me porte cœur, corps et âme », confie-t-elle. Derrière cette formule se dessine toute la philosophie de ces espaces funéraires : offrir aux familles un lieu de recueillement ancré dans la nature, où la transmission, le souvenir et le respect du cycle du vivant prennent tout leur sens.
Formée au droit de l’environnement, la fondatrice place la préservation de la biodiversité au cœur de sa mission. Des forêts canadiennes et guyanaises aux profondeurs marines, ses expériences immersives ont façonné une vision aussi engagée que singulière.
Une forêt cinéraire, c’est quoi ?
Chaque mot compte dans cette définition. Un site funéraire de ce type est dit « isolé » : situé hors de l’enceinte d’un cimetière et non contigu à un crématorium. C’est un lieu identifié, délimité, dans lequel on inhume des urnes dans une cavité au pied d’un arbre, que la commune sacralise par délibération — lui conférant ainsi un statut juridique protecteur.
La loi du 19 décembre 2008 pose un cadre. Pour la première fois, elle reconnaît officiellement les cendres comme des restes mortels, leur conférant le même respect qu’au corps humain.
En outre, la sacralisation de parcelles forestières par les communes a une conséquence décisive : ces lieux, à l’abri de toute exploitation forestière, ont désormais le temps de se développer pour devenir des forêts matures, avec un écosystème riche et équilibré.
Ainsi, ces espaces relèvent exclusivement de la compétence des communes. Leur gestion peut toutefois être déléguée à un opérateur funéraire privé, uniquement si le site est contigu à un crématorium.
FriedWald : une inspiration venue d’Allemagne
C’est en Allemagne que naît l’idée de forêt cinéraire. En la découvrant, Elia CONTE DOUETTE se montre tout d’abord réticente. « J’avais peur de perdre ma joie si je plongeais dans ce monde-là. Pourtant, j’ai plongé », dit-elle tout sourire.
Au début des années 1990, l’ingénieur suisse Ueli SAUTER imagine d’incorporer les cendres des défunts à la terre pour recréer un cycle naturel. Une première inhumation de ce type a lieu en 2001 dans une forêt allemande, FriedWald — littéralement « forêt de la paix ».
Depuis, le modèle a essaimé partout en Europe. En France, il faut attendre 2019 pour qu’apparaisse la première forêt cinéraire, grâce à la détermination d’Elia CONTE DOUETTE.
Elia CONTE DOUETTE : accompagner les collectivités, un engagement au long cours
Accompagner une collectivité dans la création de ces espaces ne s’improvise pas. La loi exige que toute personne intervenant dans le secteur funéraire justifie d’une formation habilitante, délivrée par un organisme agréé par la préfecture. En France, depuis 2008, la dispersion des cendres exige délibération communale, classement du site et aménagements spécifiques. Un parcours administratif que peu de collectivités osent affronter seules.
Par conséquent l’approche systémique d’Elia CONTE DOUETTE repose sur trois piliers : connaissance juridique du secteur funéraire, sensibilité environnementale héritée de sa formation et attention constante à la dimension humaine du projet. Des élus ruraux aux intercommunalités urbaines, elle adapte son accompagnement aux réalités de chaque territoire.
Chacun des sites est unique. Le choix du lieu, l’essence des arbres, la signalétique, le règlement intérieur, la formation des agents communaux, la communication auprès des proches — autant de décisions façonnant l’identité du lieu et la qualité de l’accueil.

Formation et empathie
La formation d’opératrice funéraire acquise par Elia CONTE DOUETTE lui a permis de maîtriser les rouages d’un secteur très réglementé. Maîtriser les codes du secteur funéraire et des institutions locales permet à la fondatrice de se positionner en interlocutrice crédible — et de trouver les mots justes pour accompagner les familles.
Ce métier s’ancre dans l’empathie : il s’agit d’accompagner la dimension spirituelle de la relation funéraire tout en offrant aux proches une liberté rituelle dans la préparation de l’inhumation. « Un lieu de mémoire n’est pas un équipement comme un autre », rappelle-t-elle.
Derrière chaque projet, il y a des proches en deuil, des rituels à inventer, une spiritualité à respecter. Chaque famille doit pouvoir vivre l’enterrement selon ses propres croyances, symboles et tempo.
Choisir la forêt cinéraire : une réponse adaptée aux besoins des familles
Choisir ces espaces, c’est un parcours balisé par la loi autant que par l’émotion.
Les proches peuvent se rendre sur place pour découvrir le site ou effectuer leur sélection à distance grâce à une présentation vidéo des différents emplacements disponibles. Chaque arbre est identifié par un médaillon géolocalisé, permettant aux proches de retrouver facilement leur lieu de recueillement.
Loin d’être un service destiné aux seuls habitants de la commune, ces espaces attirent des familles venues de toute la France. Certaines recherchent un cadre naturel particulier, d’autres souhaitent offrir au défunt un lieu conforme à ses valeurs. Cette liberté de choix contribue à l’attractivité croissante du modèle.
Le coût constitue également un argument de poids. À Arbas, une concession individuelle à perpétuité est proposée à partir de 250 euros. À titre de comparaison, une sépulture traditionnelle associant concession et monument funéraire représente généralement un coût de plusieurs milliers d’euros. Une différence significative qui contribue à l’intérêt croissant suscité par ces espaces.
La mutation du funéraire français
Ce modèle n’est pas une exception. Il s’inscrit dans un mouvement de fond qui redessine le secteur funéraire français.
Selon l’enquête 2024 de la Fédération Nationale du Funéraire, 34 % des Français se déclarent prêts à opter pour des produits biodégradables pour leurs obsèques, une tendance particulièrement observée chez les moins de 45 ans. Ce chiffre en progression constante est porté par une génération qui veut mourir comme elle a vécu — en cohérence avec ses valeurs.
Avec 643 200 décès en 2024 selon l’INSEE et une tendance à la hausse, la pression sur les cimetières traditionnels s’intensifie. Cette alternative répond à la fois à un besoin de place et à une aspiration écologique.
Si ces nouveaux espaces séduisent une partie des familles et des élus, ils suscitent aussi des interrogations dans le secteur funéraire traditionnel. Certains professionnels défendent le rôle central du cimetière communal comme espace égalitaire du deuil. Des questions juridiques demeurent également concernant la pérennité des sites situés en dehors des enceintes funéraires. Et dans le champ religieux, l’importance de lieux de mémoire clairement identifiés reste une préoccupation partagée par plusieurs traditions.
À lire également : Morts de la Rue : redonner leur dignité aux victimes de l’extrême précarité (Bérangère GRISONI).
L’aquamation, l’humusation : de nouvelles pratiques à l’étude
D’autres alternatives émergent, qui viennent bousculer notre rapport à la mort. L’aquamation, procédé de dissolution du corps par l’eau et des agents alcalins, fait actuellement l’objet de discussions au Parlement et pourrait être autorisée d’ici 2026-2027. L’humusation, qui transforme le corps en compost, est à l’étude, même si elle demeure interdite en France.
Dans ce paysage en mutation, la forêt cinéraire s’est déjà imposée sur le terrain : elle existe, fonctionne et attire déjà des familles. Selon Elia CONTE DOUETTE, « à l’image d’un arbre qui se met en veille en hiver, la mort n’est pas le bout du chemin. Au contraire, elle fait partie intégrante du cycle de la vie ».
Découvrez l’histoire de la première forêt cinéraire de France avec Elia Conte Douette, fondatrice de Cime’tree. Elle explique comment ce modèle funéraire innovant permet d’inhumer des urnes au cœur d’espaces naturels protégés, offrant aux familles une alternative écologique et apaisée aux cimetières traditionnels. Photo et vidéo : © Rudy CAMUS. Illustration musicale : © ES_Song for a New Beginning – William Claeson.


