Et si un simple mot avait changé le cours de l’Histoire ? En revenant sur Les premiers Homosexuels, l’exposition qu’il a présentée au Kunstmuseum de Bâle jusqu’au 2 août dernier, Jonathan D. KATZ montre comment l’invention du terme « homosexuel » a bouleversé notre conception du désir, de l’identité et de la représentation du corps.
Jonathan D. KATZ est le fondateur de l’histoire de l’art queer. Au tout début de sa carrière d’historien de l’art, personne ne prenait la sexualité au sérieux en tant que domaine de recherche. Qu’à cela ne tienne : Jonathan décide de se consacrer aux études queer dès 1989. Puis il dirige le premier programme universitaire d’études queer des États-Unis, au City College de San Francisco, avant de rejoindre Yale. Aujourd’hui, il enseigne et développe un programme doctoral d’histoire de l’art queer à l’université de Pennsylvanie.
En dehors des universités, Jonathan D. KATZ tient à préciser qu’il est un militant pur et dur. « J’aime d’ailleurs rappeler qu’il a fallu que j’attende mes quarante ans pour que la liste de mes publications devienne plus longue que mon casier judiciaire ! » En outre, il travaille avec nombre de musées, considérant ces derniers comme étant « des lieux d’autorité culturelle dont les personnes queer sont encore largement exclues ». C’est ainsi qu’il en est venu à présenter au musée des Beaux-Arts de Bâle son exposition intitulée Les premiers Homosexuels du 7 mars au 2 août derniers.
« Les premiers Homosexuels » : de révolution sémantique à révolution, tout court…
Dans cette exposition, Jonathan D. KATZ revient sur l’apparition du terme « homosexuel » en 1869. Elle a deux conséquences majeures. Premièrement, les possibilités de relations « libres », notamment entre personnes du même sexe, se rétrécissent, en raison du caractère stigmatisant de ce terme. En effet, personne ne veut ainsi être désigné ! Deuxièmement, le fait de donner un nom à ce phénomène social lance un mouvement de réflexion et de libération.
En Europe, les situations demeurent très différentes. La Prusse, par exemple, est longtemps restée profondément homophobe, alors que dans le sud de l’Allemagne, l’homosexualité était parfaitement légale. À Berlin cependant, existe une tradition de tolérance bien antérieure à la République de Weimar. Dès 1895, la ville dispose d’un service de police appelé le Département des homosexuels et des maîtres chanteurs.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce service n’avait pas pour mission de poursuivre les homosexuels. Au contraire, il était chargé d’arrêter les personnes faisant chanter ces derniers. Autrement dit, Berlin protégeait alors, dans une certaine mesure, cette population.
La libération homosexuelle n’est pas un long fleuve tranquille…
Cette tradition d’ouverture s’arrête net avec l’accession des nazis au pouvoir. En effet, comme le rappelle Jonathan D. KATZ, les mouvements fascistes utilisent les questions liées à la sexualité comme un carburant politique. Ils désignent ainsi une minorité sexuelle comme un ennemi intérieur contre lequel ils mobilisent leurs partisans. « C’est une stratégie qui revient avec une remarquable régularité dans l’Histoire ».
« Nombre de mes étudiants qui pensaient que l’histoire avançait naturellement dans le sens du progrès ont ressenti, lors de l’élection de Donald TRUMP, un choc comparable à celui que les Allemands ont dû ressentir au début des années 1930. Ils ont eu l’impression de voir l’histoire régresser ! »

Masculinisation du « look » de l’homosexuel masculin
Par ailleurs, l’apparition du terme « homosexuel » amorce un changement radical dans la perception du corps de l’homosexuel, notamment masculin. À partir de 1905, les mêmes artistes qui représentaient jusque-là des adolescents asexués commencent soudain à peindre… des culturistes.
C’est le cas par exemple de Sascha SCHNEIDER. « Pendant des années, il ne peint quasiment exclusivement que de jeunes garçons. Puis il convertit son propre atelier en salle de musculation, allant jusqu’à promettre à ses modèles de les rendre aussi beaux et musclés que les corps qu’il représente désormais ».
Cette évolution oblige à réfléchir au lien profond entre langage et images. Tant que la définition dominante de l’homosexualité était liée à l’« Uranien » — c’est-à-dire une personne relevant d’un troisième sexe, ni véritablement homme ni véritablement femme — il était logique que les artistes représentent des adolescents. En effet, dans les représentations de l’époque, l’adolescent apparaissait comme un être dont le genre n’était pas encore pleinement fixé. Son corps conservait des traits jugés féminins. Il incarnait donc visuellement cette idée d’un troisième sexe.
En revanche, lorsque l’homosexualité consacre l’attirance entre personnes du même sexe, la situation s’inverse. Pour les hommes, le modèle dominant devient alors celui d’une masculinité pleinement assumée. Et qui représente mieux cette masculinité qu’un culturiste ? On observe ainsi un net basculement : les adolescents disparaissent dans les représentations artistiques au profit d’hommes adultes aux corps puissants. Autrement dit, les transformations du langage aboutissent à des transformations de l’imaginaire visuel.
Et après : quels nouveaux termes, « gay », « queer », « LGBTQI+ », etc. ?
Jonathan D. KATZ insiste sur ce point : « Nous aimons croire que notre sexualité est naturelle. En réalité, elle est toujours culturelle. Elle se construit au travers d’une négociation permanente avec la culture dominante et avec les modèles d’identités que cette culture met à notre disposition ».
Le mot « homosexuel » n’a donc jamais été une appellation finale et définitive. Il a d’ailleurs depuis été remplacé par « gay », « queer », ou encore « LGBTQI+ ». Selon Jonathan D. KATZ, « ces transformations successives traduisent une prise de conscience grandissante : la vision binaire de la sexualité constitue une réduction de l’expérience humaine. En limitant les individus aux seules catégories « homosexuel » et « hétérosexuel », nous avons fait disparaître une multitude d’autres possibilités, d’autres formes de relations et d’autres expériences du désir ».

La force de l’art : offrir plusieurs niveaux de lecture
De la Blanchisseuse…
Pour illustrer son propos, Jonathan D. KATZ pense notamment au dessin d’un artiste français, Pascal DAGNAN-BOUVERET, La Blanchisseuse, remontant à 1879. Il représente deux amis très proches de l’artiste, Gustave COURTOIS et Carl VON STETTEN. « Tous trois partageaient le même atelier. Ce qui est intéressant, c’est que BOUVERET était hétérosexuel, tandis que ses deux amis formaient un couple homosexuel ».
Tous les trois étaient des artistes reconnus à la fin du 19ᵉ siècle. Le dessin montre COURTOIS et VON STETTEN se promenant ensemble dans les rues de Paris. « À ma connaissance, poursuit Jonathan D. KATZ, il s’agit de la première représentation, dans toute l’histoire de l’art occidental, d’un couple homosexuel ayant réellement existé ».
On les voit marcher côte à côte le long de la Seine, se tenant par la main. Avant que le mot « homosexuel » ne se diffuse largement, il était parfaitement courant, à Paris comme ailleurs, que deux hommes se promènent en se tenant par la main. Personne n’y voyait à redire, puisque la catégorie identitaire de l’homosexuel n’existait pas encore.
Mais ce qui est fascinant dans La Blanchisseuse, c’est le personnage féminin qui apparaît au premier plan. À cette époque, en France, la loi interdisait le racolage sur la voie publique. Les prostituées devaient donc recourir à des signes de reconnaissance. L’un de ces codes consistait à se présenter comme une blanchisseuse.
Une femme circulant dans les rues avec un panier de linge signalait discrètement qu’elle pouvait proposer d’autres services qu’une simple lessive. Dans un tableau ordinaire, cette femme regarderait naturellement les deux hommes qui passent devant elle. « Or, ici, elle ne les regarde même pas. Elle nous regarde, nous, spectateurs, avec une expression mêlée de lassitude et de mépris. Comme si elle nous disait : « Ceux-là ne seront jamais mes clients. » Je trouve cette subtilité absolument remarquable ».
… à la Confidente
Par ailleurs, Jonathan D. KATZ attire notre attention sur une autre œuvre, La Confidence, sculpture d’Ida MATTON (1902). Elle représente deux femmes en train de se parler à voix basse. L’une murmure quelque chose à l’oreille de l’autre. Or, l’œuvre fonctionne en réalité sur deux niveaux.
Le premier niveau est évident : il s’agit d’un secret que l’une confie à l’autre. Mais il existe un second secret, beaucoup plus discret. L’artiste représente en réalité sa propre amante. Autrement dit, ce qui est véritablement caché, ce n’est pas tant ce qui est murmuré, mais plutôt la nature même de la relation des personnages représentés.
Selon Jonathan D. KATZ, l’histoire de l’art représente la plus vaste archive de l’histoire des sexualités. Autrement dit, « l’image possède cette extraordinaire capacité à parler simultanément à deux publics. Pour un spectateur non averti, une œuvre raconte une histoire parfaitement innocente. Mais celui qui connaît les codes y découvre immédiatement une seconde lecture. Et c’est là toute la force de l’art : il n’impose jamais une interprétation unique. Chacun est libre d’y voir ce qu’il est capable d’y reconnaître ».
À lire également : Le portrait de Gustave CAILLEBOTTE en artiste queer (?), par Xavier BEZARD.

Qui façonne notre sexualité : la nature ou la société ?
Au terme de l’exposition, Jonathan D. KATZ souhaite que le visiteur réalise que le désir lui-même n’existe jamais indépendamment des catégories culturelles qui le rendent pensable. Lorsque l’homosexuel se définissait comme un « Uranien » relevant d’une sorte de troisième sexe, les adolescents devenaient naturellement les figures privilégiées du désir parce qu’ils semblaient réunir des caractéristiques masculines et féminines à la fois.
Lorsque l’homosexuel(le) devient, par définition, un homme ou une femme attirée par son propre sexe, la masculinité normative devient, du moins chez les hommes, l’idéal dominant. Autrement dit, « il n’existe pas de désir « naturel » préexistant au langage. Le désir est toujours organisé par les mots, les catégories et les représentations dont une société dispose pour penser l’identité. »
Image en tête d’article : Ludwig VON HOFMANN (1861-1945), Nackte Fischer und Knaben am grünen Gestade (Pêcheurs nus et jeunes garçons sur la rive verdoyante), 1900, huile sur toile. © Museum der bildenden Künste Leipzig.
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Et si un simple mot avait changé le cours de l’Histoire ? En revenant sur Les premiers Homosexuels, l’exposition qu’il a présentée au Kunstmuseum de Bâle jusqu’au 2 août dernier, Jonathan D. KATZ montre comment l’invention du terme « homosexuel » a bouleversé notre conception du désir, de l’identité et de la représentation du corps. Photo : (c) Université de Pennsylvanie. Illustration musicale : (c) ES_Serpentine – Twelwe.


