Carl GROSSBERG, Berlin (AVUS) 1928

Carl GROSSBERG, le peintre magicien de la Nouvelle Objectivité (vu par Roland MÖNIG, Directeur du musée Von der Heydt de Wuppertal)

Parmi les principaux tenants de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit), Carl GROSSBERG se distingue d’Otto DIX, George GROSZ ou encore Max BECKMANN. Surtout actif durant l’entre-deux-guerres, GROSSBERG semble rechercher avant tout un réalisme « froid »…, là où ses collègues ne peuvent s’empêcher de laisser filtrer leurs émotions dans leur peinture. Mais, est-ce vraiment si simple que cela ?

Carl GROSSBERG naît à Wuppertal (appelée alors Elberfeld), l’un des principaux centres de l’industrie allemande à la fin du 19e / début du 20e siècle. Les usines avec leurs cheminées crachant des volutes de fumée noire dominent alors le paysage. Les nouvelles technologies envahissent le monde du travail et aussi la sphère privée. C’est par exemple le cas du Schwebebahn, célèbre monorail suspendu de Wuppertal. C’est dans un tel environnement que Carl GROSSBERG grandit et développe sa sensibilité d’artiste.

Carl GROSSBERG : entre Expressionnisme et Nouvelle Objectivité

Comme le rappelle Roland MÖNIG*, directeur du Musée Von der Heydt de Wuppertal, « Carl GROSSBERG est le plus grand peintre de l’architecture, du paysage urbain et de l’univers industriel de l’entre-deux-guerres. Parmi les architectures, les usines et les machines qu’il représente, pas la moindre trace d’un être humain ! Or, cette absence change notre perception des lieux représentés ».

Certes, le regard de Carl GROSSBERG est d’une précision extraordinaire. Il semble faire preuve d’une objectivité quasi-scientifique. Et pourtant, simultanément, il fait naître chez le spectateur un sentiment d’étrangeté, une impression diffuse de mal-être. Il représente ainsi une réalité dont il manquerait un élément central : l’être humain.

En outre, il existe chez Carl GROSSBERG une dimension quasi-surréaliste qu’il exprime dans ses Traumbilder, ses « visions oniriques ». Le peintre mêle alors des éléments apparemment sans aucun lien les uns avec les autres, mettant ainsi au défi notre perception du réel.

Selon Roland MÖNIG, Carl GROSSBERG passe sa représentation apparemment objective du réel par le crible de son intériorité, de ses propres émotions. En cela, il est tout autant influencé par l’Expressionnisme que par la Nouvelle Objectivité.

Carl GROSSBERG
Gauche : Carl GROSSBERG, Schwungrad (Volant d’inertie), 1929. Droite : Carl GROSSBERG, Vorbereitungssaal (Weberei G. L. Pott & Hinrichs, Wuppertal-Elberfeld) (Salle de préparation de la filature G. L. Pott & Hinrichs, Wuppertal-Elberfeld), 1935. (c) Von der Heydt-Museum, Wuppertal.

Carl GROSSBERG : au-delà du simple réalisme photographique

Durant l’entre-deux-guerres, aucun artiste ne peut ignorer l’influence de la photographie, dont l’invention remonte à 1839. « Lorsque nous plaçons côte à côte, dans l’exposition, les photographies industrielles d’Albert RENGER-PATZSCH et les dessins minutieux de Carl GROSSBERG, leur parenté devient évidente. On retrouve la même manière d’aborder le sujet, la même objectivité, la même simplicité ».

Ainsi, l’exposition permet au visiteur de comparer certains dessins de GROSSBERG avec des photos industrielles de la même époque représentant des « presses d’imprimerie, tambours de torréfaction et autres turbines à usages divers, etc. GROSSBERG les dessine avec une telle précision que l’on s’attend à les voir se mettre en marche. Pourtant, à l’arrière-plan, des ombres apparaissent, ou alors les machines représentées empruntent certains de leurs éléments à d’autres machines… ! » GROSSBERG dépasse donc le simple regard photographique. Par son travail d’interprétation, il nous donne accès à son propre monde intérieur.

Une richesse chromatique « irréelle » dans les tableaux de Carl GROSSBERG

Dans ses tableaux, Carl GROSSBERG fait preuve d’une sensibilité à la couleur qu’il doit énormément aux approches expressionnistes de la peinture. Il se nourrit en cela des enseignements de Lyonel FEININGER, Paul KLEE ou encore Johannes ITTEN, auprès desquels il a étudié au Bauhaus.

Ainsi, les tableaux de Carl GROSSBERG reposent généralement sur des structures extrêmement simplifiées. Il redresse toutes les lignes, épure les formes. Il élimine donc les détails superflus afin d’obtenir des surfaces qu’il recouvre de grands aplats homogènes de couleurs éclatantes. Ces couleurs s’inspirent de la réalité objective, mais par l’absence de nuances à l’intérieur des aplats, par l’absence de traces, même, laissées par le pinceau du peintre, elles la dépassent.

Carl GROSSBERG, Fledermaus
Carl GROSSBERG, Fledermaus (Chauve-souris), 1933. (c) Von der Heydt-Museum, Wuppertal.

Carl GROSSBERG face au régime nazi : l’instinct de survie du funambule

Le 30 janvier 1933, HITLER accède au pouvoir. Alors que de nombreux artistes modifient leur style pour s’adapter aux attentes des nouveaux maîtres de l’Allemagne, Carl GROSSBERG, lui, n’en fait rien. Il s’efforce de poursuivre son travail aussi longtemps que possible, dans un environnement toujours plus hostile. Car son art ne correspond en rien à la vision officielle d’une Allemagne rurale, paysanne, centrée sur une obsession pour « le sang et le sol » (Blut und Boden). En revanche, l’idéologie officielle semble ignorer l’industrie.

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Exceptionnellement, le régime demandera à Carl GROSSBERG de peindre un paysage industriel à l’occasion de la tenue en 1934 à Berlin de l’exposition Deutsches Volk – Deutsche Arbeit (« Peuple allemand – Travail allemand »). Il s’agit d’une fresque de quarante-cinq mètres de long représentant un immense paysage industriel idéalisé : lumineux, propre, harmonieux. Le peintre représente une industrie débarrassée de toute sa saleté, de toute poussière, de toute dureté. « Autrement dit, une industrie embellie. Veuillez noter le ciel bleu, avec ces deux avions le traversant paisiblement ».

Carl GROSSBERG paysage industriel
Carl GROSSBERG, Entwurf für Industrielandschaft (Projet pour un paysage industriel), 1934. (c) Harvard Art Museums, Cambridge (Massachusetts, États-Unis).

Une vision du monde qui va s’assombrissant

Au-delà de ce travail de commande, un autre tableau sans titre révèle les véritables sentiments de Carl GROSSBERG, selon Roland MÖNIG. « Cette œuvre est absolument unique. D’abord parce qu’on y voit, pour une fois, une figure humaine placée au premier plan. Mais ce tableau est surtout unique par son atmosphère obscure profondément dystopique. Le ciel est empli de flammes et de nuages de fumée. Des avions menaçants le traversent. À moins que ce ne soient de gigantesques aigles… L’architecture des bâtiments renvoie aux décors de Metropolis de Fritz LANG. Elle est inquiétante et oppressante ».

Roland MÖNIG poursuit sa description : « Au-dessus de la figure humaine, des créatures fantastiques semblent observer la scène. Un gigantesque étau ne fait que renforcer l’impression d’oppression, de désespoir et d’impasse dégagée par le tableau. Même les routes semblent ne conduire nulle part. Elles s’enfoncent dans un tunnel obscur ou bien elles disparaissent carrément dans le vide. Au lieu des cieux bleus auxquels GROSSBERG nous avait habitués, il peint le ciel en ayant cette fois recours au noir, au blanc et au rouge. Or, ce sont les couleurs du Troisième Reich. »

L’artiste nous fait donc part d’une menace qu’il sent planner dans l’air. Ce dernier craint visiblement pour l’Allemagne et l’Europe. Il est inquiet aussi pour lui-même et sa famille. Ces inquiétudes déclencheront d’ailleurs chez lui une profonde dépression, dont il aura toutes les peines du monde à se sortir. En 1940, alors qu’il est à nouveau mobilisé, il met fin à ses jours près de Laon, dans l’Aisne.

Carl GROSSBERG image onirique sombre Troisième Reich
Carl GROSSBERG, Sans titre, Traumbild (1932-33), collection particulière. (c) Christoph PETRAS et Von der Heydt-Museum, Wuppertal.

Carl GROSSBERG : un « artiste d’artistes »

Selon Roland MÖNIG, Carl GROSSBERG fait partie de ces « artistes d’artistes ». Son influence s’exerce d’abord et avant tout auprès d’autres artistes « Nous présentons à ce propos plusieurs photographies de Bernd et Hilla BECHER, photographes contemporains particulièrement influents ».

Ces derniers ont en particulier profondément transformé notre manière de regarder la photographie grâce à leur objectivité, leur précision, leurs typologies et leur manière presque sculpturale de représenter les paysages industriels. Or Bernd et Hilla BECHER étaient de grands admirateurs de Carl GROSSBERG.

La postérité de Carl GROSSBERG

Roland MÖNIG poursuit : « Dans l’exposition, nous avons également rapproché une photographie de Thomas RUFF, des paysages urbains de GROSSBERG. Et l’on comprend immédiatement que cette simplification des formes, cette clarté de la composition, ces grandes surfaces géométriques trouvent leur origine chez GROSSBERG. ».

Il en est de même pour Konrad KLAPHECK dont l’œuvre, par son extraordinaire maîtrise technique autant que par son imaginaire, s’inscrit clairement dans le prolongement de celle de Carl GROSSBERG, un artiste qu’il admirait beaucoup… tout en l’enviant parfois peut-être un peu. Il existe donc une véritable filiation, discrète mais continue entre GROSSBERG et l’art contemporain.

La postérité qu’il nous laisse est donc très riche. En cela, l’exposition actuellement présentée au Musée Von der Heydt de Wuppertal peut être vue comme l’une des premières tentatives pour la mettre clairement en évidence.

* Roland MÖNIG dirige le musée Von der Heydt de Wuppertal depuis 2020. Le Von der Heydt-Museum figure parmi les musées municipaux les plus importants d’Allemagne (2.300 peintures, 700 sculptures et 30.000 œuvres sur papier). Le cœur de sa collection tourne autour du modernisme classique (tournant des 19ᵉ et 20ᵉ siècles) : Expressionnisme, Nouvelle Objectivité allemands ou encore Fauvisme français.

Exposition Carl Grossberg. Sachlich – magisch – visionär

Présentée au Von der Heydt-Museum, cette rétrospective constitue la première grande exposition consacrée à Carl GROSSBERG depuis plus de trente ans. Un must à voir jusqu’au 30 août 2026 à Wuppertal (Allemagne).

Illustration en début d’article : Carl GROSSBERG, Berlin (AVUS), 1928. © Von der Heydt-Museum Wuppertal.

Parmi les principaux tenants de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit), Carl GROSSBERG se distingue d’Otto DIX, George GROSZ ou encore Max BECKMANN. Surtout actif durant l’entre-deux-guerres, GROSSBERG semble rechercher avant tout un réalisme « froid »…, là où ses collègues ne peuvent s’empêcher de laisser filtrer leurs émotions dans leur peinture. Mais, est-ce vraiment si simple que cela ? Photo : (c) musée Von der Heydt, Wuppertal. Vidéo : (c) LaTDI. Illustrations musicales : (c) Depth Of Focus, by Shane Ivers.

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