Tout commence par une rencontre fortuite sur un banc parisien. Lorsque Séba LALLEMAND confie un appareil photo à Jean-Pierre, sans-abri fasciné par la photographie et la mode, il est loin d’imaginer le regard singulier que celui-ci va porter sur l’univers de la rue. Avec Béquilles et Beautiful People, la Zone i fait aujourd’hui ressurgir cette œuvre oubliée, entre réalisme, humour et tendresse.
De notre envoyé spécial à la Zone i,
Thoré-la-Rochette, Loir-et-Cher
Comme il l’avoue lui-même, Séba LALLEMAND n’a jamais eu le profil du bon élève studieux… Ni durant son enfance qu’il passe en Côte d’Ivoire, ni durant son adolescence après son retour en France. Il éprouve néanmoins une forte attirance pour l’image, qui le pousse à intégrer les Beaux-Arts d’Orléans.
Séba LALLEMAND à l’école TOSCANI
En 1998, Séba LALLEMAND est recruté par la Fabrica, centre de recherches sur la communication situé à Trévise et dirigé par Oliviero TOSCANI, regroupant divers jeunes talents venus des quatre coins du monde. Avec la Fabrica, il travaille par exemple avec des avocats des droits de l’homme, notamment lors de la campagne que TOSCANI consacre aux couloirs de la Mort intitulée « Death Row »… Il partage alors des locaux avec l’équipe de COLORS Magazine*, si bien qu’une collaboration s’ensuit. « TOSCANI était le gourou de la Fabrica et le dépositaire de l’esprit COLORS Magazine, par ailleurs véhiculé par les campagnes successives autour du slogan United Colors of Benetton, si typique des années 1990 ». Avec le recul, Séba reconnaît que cette période aura profondément marqué sa vie d’artiste, entre photographie, graphisme, journalisme, engagement social et provocation visuelle.
Avec TOSCANI, il aborde les sujets les plus tabous de l’époque, frontalement : le Sida, le racisme, ou encore la religion. On se rappelle par exemple ces grands placards montrant des parties de corps de personnes séropositives, tatouées de la mention « HIV positive ». « Or, à l’époque, personne n’osait encore parler du Sida. TOSCANI se servait de la marque pour parler de sujets encore complètement tabous ».
Après son retour en France, Séba LALLEMAND travaille un temps pour l’Atalante, agence de presse fondée par Xavier BARRAL. Son domaine de spécialité : l’affiche. Alors qu’il cherche à photographier des cicatrices marquant le corps de sans-abris, pour un projet d’affiche pour Les Paravents de Jean Genet, il tombe par hasard sur Jean-Pierre…
La rencontre avec Jean-Pierre, au Jardin des Tuileries, un beau jour d’hiver
« L’exposition Béquilles et Beautiful People, en fait, vient de là, d’une commande d’affiche. Comme la pièce de Genet portait sur la guerre d’Algérie, j’avais eu l’idée d’aller photographier les cicatrices de sans-abris à Paris, comme s’ils revenaient de faire la guerre », se souvient Séba.
Il prend alors un Hasselblad, quelques bobines de film et se rend au jardin des Tuileries. C’est comme ça qu’il tombe sur Jean-Pierre, un beau jour de février 2001. Ce dernier avait une cicatrice au niveau du mollet, que Séba souhaitait photographier. Il a ensuite fait des portraits de Jean-Pierre, dont l’un d’eux figure dans l’exposition.
Jean-Pierre finit par avouer à Séba qu’il est lui-même amateur de photographie, et qu’il souhaiterait devenir photographe de mode. Séba lui répond : « Écoute, si tu veux, je te donne un appareil et des bobines de film ». C’est ainsi que l’aventure commence. « Au début, on se voyait une fois par semaine, puis une fois tous les 15 jours, puis moins souvent car je suis parti en Asie. Nos rendez-vous avaient toujours lieu au même endroit, sur un banc public près du Fouquet’s, à côté du kiosque ».
Séba en profite pour lui donner quelques conseils techniques. Car au début, « cela partait un peu dans tous les sens. Tout était flou, il n’y avait pas la distance. Donc je l’ai accompagné. Mais le peu de temps que je lui ai consacré, il l’a réellement mis à profit ».

Naissances parallèles d’une amitié et d’une vocation
Séba compare leur amitié à une amitié africaine, « c’est-à-dire que, même si tu ne vois pas la personne régulièrement, tu sais qu’elle est là, quelque part dans le monde. Pas besoin de célébrations continuelles pour ce genre d’amitiés ». Un jour, alors que Séba se trouve à Hong Kong, il reçoit un appel de Jean-Pierre, qui lui dit qu’il continue à faire de la photo. « Et pour moi, cela a représenté le plus beau cadeau qu’il puisse me faire. Je m’étais montré humain avec lui et il me l’a rendu au centuple en devenant photographe de rue, littéralement ».
Par la suite, alors qu’il rentre tout juste de Pékin, Séba se rend au kiosque du Fouquet’s pour demander des nouvelles de Jean-Pierre. Il apprend alors sa disparition. « C’est tout ce que je sais. Après, je pense qu’il est mort dans la rue. De la misère, quoi. Peut-être aussi de l’alcool ». Tout ce qui reste de lui, c’est le sac poubelle contenant 47 films photographiques qu’il lui avait remis lors de l’une de leurs dernières rencontres…
Jean-Pierre, un talent pour photographier la rue
C’est donc depuis son banc du Fouquet’s que Jean-Pierre prend des photos de ces deux mondes que tout oppose. D’un côté, les beautiful people, de l’autre, le monde de la rue avec des personnes auxquelles il manque parfois une jambe, d’où le titre de l’exposition Béquilles et Beautiful People.
Face à ce « clochard céleste » qui les photographie, certains se prêtent au jeu, d’autres sont gênées par cette intrusion dans leur bulle. D’autant que Jean-Pierre pousse la provocation jusqu’à les prendre au flash. « Il flashait littéralement les gens ».
L’exposition montre ainsi la façon directe avec laquelle il abordait les gens avant de les prendre en photo. « Jean-Pierre, tout clochard qu’il était, avait un côté très parisien, « provoc », avec son accent à couper au couteau. Il faisait un peu penser à des gens comme Gainsbourg, ce genre de personnalités sans filtre, un peu hors normes ».
Béquilles et Beautiful People : deux mondes qui s’opposent ?
Parmi les « Beautiful People » qu’il photographie, on distingue ainsi une bourgeoise qui lève la main pour ne pas être photographiée dans un geste un peu dédaigneux. Et puis il y a cette autre bourgeoise dans son manteau de vison qui semble lui dire : « Eh toi là, qu’est-ce que tu fais ? » Elle joue avec lui, et l’on sent même une certaine complicité entre eux.
Par ailleurs, Jean-Pierre était complètement fasciné par la mode. À un moment donné, il s’est placé à la sortie d’un défilé au Jardin des Tuileries, et il a commencé à photographier les gens. D’ailleurs, il y a une très belle photo d’une femme assez élégante en train de lire un livre. Mais il y a aussi dans son travail des portraits de « gens normaux », telle cette petite mémé qui promène son chien, ou cette vendeuse de lingerie, quelques garçons de café aussi…
Dans les clichés de Jean-Pierre, ce qui frappe, c’est la tendresse du regard qu’il jette sur les autres. Et cette tendresse, ses sujets finissent par la lui rendre. En parcourant l’exposition, on se rend compte que les deux mondes de Jean-Pierre, celui des Béquilles, d’une part, et celui des Beautiful People, d’autre part, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. « Il en ressort quelque chose de commun partagé par les gens riches et aisés aussi bien que par ceux vivant dans la rue ».

Béquilles et Beautiful People : dans le sac laissé par Jean-Pierre, des « pépites »…
Outre l’intérêt du regard qu’il porte sur ses sujets, Jean-Pierre se révèle être un photographe talentueux. « Il avait toujours la distance juste, ce qui est loin d’être le cas, même chez les meilleurs photographes professionnels. C’était fou ! Sur certains films, tous les deux ou trois clichés, je tombais sur une pépite ! »
À partir des 47 films récupérés par Séba LALLEMAND, ce dernier réalise 600 scans, ce qui représente un travail monumental. Puis il se réunit avec Mat JACOB et Monica SANTOS, co-commissaires de l’expo, et tous trois finissent par ne retenir que 200 clichés. Au final, l’expo en regroupe 80.
La première sélection que Séba réalise se focalise sur des critères esthétiques. Puis, après avoir discuté avec Mat et Monica, il abandonne cette vision qu’il trouve trop restrictive, avec le recul. Il faut dire qu’entretemps, il a trouvé le titre de l’expo, Béquilles et Beautiful People, ce qui l’incite à réorienter sa sélection sur ce thème. Par ailleurs, il souhaite expliquer l’intention de l’expo par un texte dans lequel il revient sur sa rencontre avec Jean-Pierre. Car il veut que cette expo soit perçue comme un hommage rendu au photographe décédé.
À lire également : « Brûler le patriarcat », l’art engagé de la photographe Petra GALL au Schwules Museum de Berlin (Collin KLUGBAUER).
Séba LALLEMAND, Mat JACOB et Monica SANTOS, co-commissaires de Béquilles et Beautiful People
Mat JACOB, pour sa part, se focalise sur les corrections colorimétriques. Car la plupart des films ont pris une teinte tirant sur le vert, compte tenu des conditions bon marché de leur développement. En revanche, les commissaires ne touchent pas au cadrage des photos, qui reste conforme à celui de Jean-Pierre. De même, ils décident de conserver l’aspect granuleux de certaines de ses images, sous-exposées. Ou encore l’aspect vignetté de certaines d’entre elles, dont les contours sont floutés et assombris, ce qui les « ferme » naturellement.
Monica SANTOS, quant à elle, se concentre sur la scénographie et la façon dont les images de Jean-Pierre seront présentées au public. Elle opte finalement pour plusieurs triptyques et une mosaïque. Leur composition pose quelques difficultés. « Il a fallu que nous laissions de côté certaines images. Cela nous a attristé, mais nous avons préféré privilégier une certaine cohérence. Concernant la mosaïque, par exemple, elle se présente vraiment comme un jeu de Rubik’s Cube. Quand on bouge une photo, tout bouge. Donc il a fallu parfois aller chercher une autre image, même si elle était moins bonne. Car nous avons voulu mettre en avant la cohérence d’ensemble du récit, au détriment des photographies individuelles ».
Au-delà de l’hommage rendu à Jean-Pierre, Béquilles et Beautiful People restitue le regard d’un homme qui photographiait la rue de l’intérieur, enjambant allégrement les barrières sociales. Des sans-abris aux élégantes du Fouquet’s, ses images ont l’étrange pouvoir de ne plus montrer qu’une seule et même humanité.
* COLORS est un magazine international fondé en 1991 par le photographe Oliviero TOSCANI et le directeur artistique Tibor KALMAN, dont la production et la conception étaient assurées au sein du centre de recherche de la Fabrica, financé par le groupe Benetton. Sa parution cessera en 2014.
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Jean-Pierre, Béquilles et Beautiful People, l’expo de Séba LALLEMAND, Mat JACOB et Monica SANTOS fait partie de l’exposition collective Graines de Regards, présentée à Zone i, au Moulin de la Fontaine, 41100 Thoré-la-Rochette (Loir-et-Cher). Jusqu’au 1er novembre 2026.
Lorsque Séba LALLEMAND confie un appareil photo à Jean-Pierre, sans-abri fasciné par la photographie et la mode, il est loin d’imaginer le regard singulier que celui-ci va porter sur l’univers de la rue. Avec Béquilles et Beautiful People, la Zone i fait aujourd’hui ressurgir cette œuvre oubliée, entre réalisme, humour et tendresse. Photo et vidéo : (c) LTI. Illustration musicale : (c) ES_Flood Dream – Harbours & Oceans.
Qui es-tu Séba LALLEMAND ?
Jean-Sébastien « Séba » LALLEMAND, né en 1973, est un artiste, photographe et réalisateur français ayant grandi au Gabon et en Côte d’Ivoire. Après des études à l’ESAD d’Orléans, il rejoint la Fabrica, le laboratoire de communication fondé par Luciano BENETTON et dirigé par Oliviero TOSCANI.
En 1998, TOSCANI lui donne carte blanche pour réaliser son premier court métrage, Afterwords, présenté dans plusieurs festivals internationaux, notamment à Venise et Rotterdam. En 2000, il rejoint à Paris l’agence Atalante / Xavier BARRAL, référence du graphisme et de l’édition photographique. L’année suivante, il réalise avec Bandits Production Santa Maria, premier clip de Gotan Project.
En 2003, il part pour un séjour de six années en Chine, travaillant à Hong Kong dans les milieux de la danse et du cinéma. À Pékin, il devient directeur de la photographie auprès du cinéaste WANG Bing pour Brutality Factory. Il collabore également avec AI Weiwei sur Template et Fairy Tale, projets présentés à la Documenta XII de Kassel.
De retour en France en 2009, il s’installe à Trôo, dans le Loir-et-Cher, et développe une pratique mêlant photographie, film, dessin, peinture et travail expérimental de l’encre.


