Munich, 1942 : révoltés par la guerre d’anéantissement menée à l’Est et la mise au pas de la société allemande, une poignée d’étudiants réunis autour de Hans et Sophie SCHOLL au sein du groupe de la Rose Blanche décide de défier HITLER avec une arme apparemment dérisoire : des tracts !
De notre envoyé spécial à Munich
Imaginez-vous : le 18 février 1943, une pluie de tracts dénonçant les crimes du régime national-socialiste s’abat sur les étudiants rassemblés dans le hall d’honneur de la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich ! À l’origine de ce geste fou, Hans et Sophie SCHOLL, devenus depuis le symbole d’une résistance intérieure allemande brisant l’image d’un peuple tout entier rassemblé autour de son Führer. Nous avons là rencontré la directrice de la Fondation de la Rose Blanche, le Dr. Hildegard KRONAWITTER, qui gère aujourd’hui le mémorial situé sur les lieux mêmes où cet incroyable acte de bravoure a eu lieu.
Les enfants SCHOLL et le régime nazi : d’abord suiveurs, puis critiques
Née en 1921, Sophie SCHOLL n’a que 12 ans lors de l’arrivée d’HITLER au pouvoir. Son frère Hans, né en 1918, est quant à lui un peu plus âgé. Durant leur adolescence, tous deux s’engagent avec enthousiasme dans la Hitlerjugend, organisation conçue pour encadrer les jeunes au sein de groupes d’activités, leur offrant ainsi de nombreuses possibilités qu’ils n’auraient jamais eues s’ils étaient restés dans leur cadre familial.
Les filles notamment, au sein du Bund Deutscher Mädel (BDM) (« Ligue des jeunes filles allemandes »), branche féminine de la Hitlerjugend, prennent ainsi part à des activités sportives, randonnées, chants collectifs, danses folkloriques et soirées de groupe (Heimabende). Dans le même temps, elles reçoivent une formation idéologique sur le national-socialisme, notamment sa conception raciale de la société. On leur rappelle aussi l’importance de la discipline, de l’obéissance et des devoirs envers la Volksgemeinschaft (« communauté du peuple »).
Tandis que l’on prépare les garçons au service militaire, les filles quant à elles prennent rapidement conscience de leur destinée : devenir épouses et mères. Elles apprennent notamment la cuisine, la couture, les travaux domestiques et les soins donnés aux enfants. Tout cela, dans un environnement libre, au contact de la nature et des autres membres de la Volksgmeinschaft, loin de leurs parents. Dans un tel environnement, les enfants SCHOLL s’épanouissent et grimpent les échelons des Jeunesses hitlériennes, jusqu’à devenir des « cadres » du mouvement. Petit à petit cependant, ils prennent conscience de certains faits qui les dérangent …
Prise de conscience des SCHOLL, prélude à leur rejet radical du national-socialisme
Plusieurs évènements favorisent ainsi l’apparition chez Hans comme Sophie SCHOLL d’une attitude critique. En 1937, les aînés de la fratrie SCHOLL, Inge, Hans et Werner sont arrêtés et interrogés par la Gestapo. En effet, les autorités se rendent compte de l’existence de groupes de jeunes souhaitant se réunir de manière plus libre et en dehors du cadre de la Hitlerjugend, trop inféodée au régime à leur goût. On désigne alors ces tendances « séditieuses » comme relevant des « bündische Umtriebe » (activités subversives) car trop indépendantes.
Bien entendu, ce sont là des choses que le pouvoir souhaite absolument éviter. En 1936 déjà, une loi avait établi que la seule forme d’organisation autorisée pour la jeunesse était désormais la Hitlerjugend.
L’ensemble de la famille SCHOLL sort bouleversé d’une telle expérience —interrogatoires, arrestations et passages en prison. Sophie SCHOLL avait pourtant été laissée à l’écart en raison de son jeune âge, 14 ans à l’époque. Mais sa confiance en l’État s’en trouve fortement ébranlée.
De plus, peu de temps après, Hans SCHOLL se rend au congrès du parti à Nuremberg en tant que chef d’un groupe de jeunes particulièrement discipliné et convaincu. Il en revient pourtant profondément frustré, comme si cela avait provoqué chez lui une prise de conscience. Il réalise ainsi que la jeunesse est instrumentalisée par le régime dictatorial qui cherche ainsi à la mettre à son service.
Par la suite, Hans SCHOLL est envoyé sur le front de l’est en tant que soldat infirmier car il se destinait à devenir médecin. En 1941, début de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, ses convictions antinazies grandissent encore lorsqu’il entend parler des exécutions en masse de populations, notamment juives, dans les pays baltes. À mesure qu’il devient évident que cette guerre devient une guerre d’anéantissement, Hans SCHOLL bascule dans le rejet pur et simple du régime national-socialiste.
La famille SCHOLL et ses valeurs libérale, démocrate et chrétienne
Ce passage progressif d’une adhésion au régime à une attitude critique est préparé par l’éducation que les enfants SCHOLL ont reçu de leurs parents. Leur père, Robert, libéral et démocrate, s’était, dès le début, opposé très fermement à la dictature et à HITLER.
Leur mère, Magdalena, avait quant à elle, est une ancienne diaconesse protestante. C’est-à-dire qu’elle s’était mise au service de l’Église par le biais d’activités sociales, éducatives, hospitalières et caritatives. Ayant par la suite épousé leur père, elle demeure sa vie entière une chrétienne protestante profondément croyante. Elle élève ainsi ses enfants dans un esprit religieux, leur transmettant des valeurs morales centrées sur l’égalité entre les êtres humains. Cela explique l’incompréhension de Sophie SCHOLL lorsqu’on interdit à l’une de ses bonnes amies, qui se trouve être juive, de s’asseoir à côté d’elle à l’école.
En outre, Hans SCHOLL participe en 1941-42 à de très nombreuses soirées de lecture et discussions. Il fréquente notamment Karl MUTH et son cercle d’amis des milieux intellectuels catholiques, avec lesquels il a de nombreux échanges. Il accède alors à certaines informations et idées en contradiction totale avec la parole du régime, par ailleurs seule autorisée, compte tenu du strict contrôle de la presse.
Cette impression d’étouffement, alliée au choc provoqué par l’extermination en cours sur le front de l’est, provoquent chez les SCHOLL une indignation si profonde qu’ils doivent agir. Ils entrent alors en résistance, même s’ils sont tout à fait conscients du danger mortel qui les guette. Le moyen pour eux d’ouvrir les yeux de leurs compatriotes et d’inciter au rejet du régime : les tracts !

1942 : les tracts de la Rose Blanche commencent à circuler
La Rose Blanche produit six tracts en tout et pour tout, avant que la machine répressive nazie ne se déchaîne contre ses membres…
Dans le premier d’entre eux (juin 1942), les auteurs en appellent au patrimoine culturel allemand. Ils citent largement SCHILLER et GOETHE et leurs vibrants plaidoyers en faveur de la Liberté. Selon le premier : « L’État n’est jamais une fin en soi ; il n’a d’importance que comme condition permettant à l’humanité d’accomplir sa propre finalité. » Selon le second, « Et le beau mot de liberté est murmuré, balbutié… Liberté !… Liberté !… Liberté ! »
Dans le deuxième tract, les SCHOLL et leurs acolytes dénoncent les visées exterminatrices du régime, notamment en Europe de l’est. Sans compter toutes les personnes déportées en Allemagne comme travailleurs forcés.
Le troisième tract constitue un appel à la résistance par des actions de sabotage au sein des entreprises. Ceci afin de porter atteinte au système nazi en entravant son bon fonctionnement.
Le quatrième tract insiste sur la nécessité de mettre fin à la guerre. Ces quatre premiers tracts ne sont imprimés et distribués qu’à une centaine d’exemplaires, parce que la technique utilisée est si rudimentaire qu’il n’est tout simplement pas possible d’en fabriquer davantage, avant de les envoyer par la poste.
Puis les parutions cessent momentanément car Hans SCHOLL, Alexander SCHMORELL et Willi GRAF sont envoyés sur le front de l’est pour y effectuer leur service militaire. Christoph PROBST, affecté à la Luftwaffe, effectue des exercices militaires dans les environs de Munich. Mais lorsque les jeunes hommes reviennent, ils reprennent leurs activités clandestines.
D’abord une centaine de tracts de la Rose Blanche, bientôt des milliers
Leur but : diffuser beaucoup plus de tracts. Ils s’emploient par conséquent à recruter et à réunir de l’argent pour y parvenir. Ils veulent notamment être en mesure d’atteindre d’autres villes en dehors de Munich. C’est avec cet objectif qu’ils préparent la deuxième phase de leur action, en novembre et décembre 1942.
Le cinquième tract est produit à environ 8 000 exemplaires. Cela correspond à un effort gigantesque, compte tenu des moyens dont dispose le groupe. Le langage de ce tract se durcit dans sa condamnation de la guerre, qui « ne peut plus être gagnée, seulement prolongée ».
Ils en profitent également pour affiner leur position politique, en affirmant l’égalité entre tous les êtres humains, tout en renouvelant leur plaidoyer pour la liberté. Liberté de parole et de confession pour tous, face à l’oppression exercée par les États dictatoriaux. Ils posent ainsi les fondements qui serviront à la reconstruction de l’Europe. Pour eux, l’Allemagne doit faire partie intégrante de ce projet politique afin de rendre impossible toute guerre européenne dans le futur.
Le sixième tract, lui, s’adresse plus spécifiquement aux étudiants de Munich. Il est directement rédigé par le professeur Kurt HUBER (professeur à l’université de Munich, philosophe, psychologue et musicologue) avant d’être revu par Hans SCHOLL et Alexander SCHMORELL. Il est ensuite imprimé à 3 000 exemplaires avant d’être déposé dans le Lichthof (atrium), le hall d’honneur de la Ludwig-Maximilians-Universität.
18 février 1943 : jour funeste de l’arrestation des SCHOLL
Pendant ce temps, l’étau de la Gestapo se resserre autour du groupe de résistants. Début 1943, une commission spéciale de la Gestapo voit le jour, car l’affaire des tracts commence à faire grand bruit. D’ailleurs, ce sentiment qu’ils ont d’être surveillés pousse Sophie et Hans SCHOLL à vouloir rapidement se débarrasser des tracts dont ils disposent encore dans leur appartement.
C’est dans ce but que, le 18 février 1943, ils se rendent ensemble à l’université avec une valise bourrée de tracts. Ils commencent par en déposer à différents endroits de l’université, pendant les heures de cours. Puis, à la fin, Sophie en jette une poignée depuis le deuxième étage du hall de l’université, geste de défi qui lui sera fatal. La pluie de tracts antinazis est immédiatement repérée par un concierge qui fait immédiatement fermer le bâtiment. Les SCHOLL sont rapidement interpellés.
À lire également : La Justice instrumentalisée par les nazis : fin de l’État de droit en Allemagne à partir de 1933 (Sabrina MÜLLER, Haus der Geschichte, Stuttgart).
Le procès bâclé de la Rose Blanche que les nazis veulent « exemplaire »
Après plusieurs jours d’interrogatoires aux mains de la Gestapo, Hans et Sophie SCHOLL comparaissent le 22 février 1943 devant le Volksgerichtshof (Tribunal du peuple), présidé par Roland FREISLER. Avec Christoph PROBST, lui aussi entretemps interpellé, ils sont condamnés à mort pour Hochverrat (haute trahison), Feindbegünstigung (aide/faveur accordée à l’ennemi) et Wehrkraftzersetzung (« atteinte à la capacité de défense »). Ils sont ensuite transférés à Stadelheim, où la sentence est exécutée le jour même.
Le Gauleiter Paul GIESLER, responsable du parti à Munich, fait accélérer la procédure, car il dispose d’appuis au sein de la direction du parti à Berlin. Son objectif est clair : faire un exemple. Dès le début, la sentence ne fait aucun doute : la peine de mort !
À suivre…
Plus d’informations en cliquant ici.
Image en début d’article : Hans et Sophie SCHOLL après leur arrestation, montage d’après les photos prises le 18 février 1943 par un agent de la Gestapo, domaine public, via Wikimedia Commons.
Munich, 1942 : révoltés par la guerre d’anéantissement menée à l’Est et la mise au pas de la société allemande, une poignée d’étudiants réunis autour de Hans et Sophie SCHOLL décide de défier HITLER avec une arme apparemment dérisoire : des tracts ! Hildegard KRONAWITTER, directrice de la Fondation de la Rose Blanche, raconte… Photo : © Weiße Rose Stiftung e.V., München. Illustrations musicales : (c) ES_A Simple No – Vincent & A Secret.


