Los Angeles, 2019 : dans un monde crépusculaire, des créatures synthétiques, les « réplicants », sont programmées pour servir d’esclaves dans l’exploration et la colonisation d’autres planètes. Mais la frontière entre humain et robot se brouille lorsque la créature éprouve plus intensément encore que son créateur le désir de durer au-delà de son obsolescence programmée. Avec Blade Runner, Ridley Scott ne filme pas seulement un futur dystopique : il nous tend le miroir troublant de notre époque ou se joue tout compte fait, l’obsolescence humaine.
Par Marc MAGNI,
enseignant en Esthétique et Études cinématographiques à l’IESA.
« Et les hommes confessent lâchement que ce monde est épuisé, lorsqu’ils cherchent dans le ciel et parmi les planètes tant de mondes, nouveaux ; ils voient que celui-ci s’émiette en retournant à l’état d’atome, vole en éclats, toute cohérence abolie. »
Ces vers de John Donne, poète anglais, écrits en 1611 à un moment de crise religieuse et politique où s’écroulent maints repères philosophiques et cosmiques, illustrent à plus de trois cents ans de distance le Blade Runner de Ridley Scott. Le cinéaste, véritablement inspiré, filme en 1982 la déliquescence d’un monde pollué, délabré, surpeuplé et pour tout dire déshumanisé, à l’image de ce Los Angeles de 2019 plongé dans la nuit sous une pluie perpétuelle. Car c’est une humanité décadente, un futur sans issue que nous montre la caméra de Ridley Scott. Sans nature, crasseux, encombré, pollué à l’extrême.
L’obsolescence humaine
Cette mégalopole futuriste est un espace saturé où la mondialisation a brouillé tous les repères, dilué toutes les cultures. Ce monde dystopique, à bout de souffle, est à l’évidence le miroir du nôtre.
Et cet épuisement est bien visible sur le visage de Rick Deckard, hagard, exténué à l’issue d’une fuite éperdue où il regarde s’éteindre Roy Batty, le leader charismatique des réplicants dans l’extraordinaire dénouement du film.
Contre toute attente, l’androïde l’épargne et lui délivre tel un élégiaque testament ce fameux monologue cultissime : « J’ai vu des choses que vous, humains, ne pourriez croire. De grands navires en feu, surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la Porte de Tannhäuser. Tous ces… moments se perdront…dans l’oubli… comme… les larmes dans la pluie… » Puis il marque une pause, sourit à Rick Deckard. « Il est temps de mourir. »
Oui, c’est bien l’épuisement d’une humanité en fin de vie, à bout de souffle, qui se joue dans cette ultime séquence. Ridley Scott a sans doute filmé de manière magistrale ce que Günther Anders avait prophétisé il y a plus d’un quart de siècle : l’obsolescence de l’Homme.
Humain, trop humain?
« Pour moi on va dans la cité des pleurs, pour moi, on va dans l’éternelle douleur… Vous qui entrez, laissez toute espérance. » (1)

On pénètre dans le décor dantesque de Blade Runner comme le poète florentin dans l’enfer : un enfer industriel, un horizon crépusculaire surmonté d’immenses torchères qui embrasent le ciel impénétrable de Los Angeles 2019.
Car il s’agit bien d’un pandémonium futuriste dont le gigantisme industriel laisse échapper de ses profondeurs corrompues les flammes de l’enfer. Du reste, Ridley Scott n’avait-il pas baptisé le décor apocalyptique mais étrangement beau du plan d’ouverture : le Hades Landscape, également baptisé « Ridley’s inferno ».
Dans cet univers glauque et décadent, Rick Deckart, le chasseur de réplicants, véritable détective du futur, anti-héros solide mais désabusé, va tenter de sauver sa conscience et sauvegarder un amour inespéré pour une réplicante. Et c’est bien à travers la douloureuse (re)découverte de son humanité perdue dans le grande « foule solitaire » anonyme et robotisée que le destin de l’humanité dans un monde nihiliste, fragmenté, va se jouer.
Dans un effort littéralement nietzschéen, Rick Deckard se surmonte lui-même pour devenir ce qu’il est, encore que le doute persiste sur sa véritable nature. Mais l’homme n’est-il pas « une corde tendue entre la bête et le surhumain – une corde au-dessus d’un abîme ? » Et : « La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non un terme… il est perdition et transition » (2).
L’homme à la découverte de son âme
Rick Deckard, être en perdition, va trouver sur le chemin – ou le pont—qui mène à la redécouverte de son humanité, Roy Batty, l’ange déchu. Ce dernier, dans un ultime sursaut magnanime et baudelairien lui restituera son humanité en affirmant la sienne dans un dernier soupir en reprenant à son compte la devise de la Tyrel Corporation : « More human than human ».
C’est donc une « chose qui pense » — un cyberorganisme possédant une force et une intelligence surhumaines qui poussera un humain diminué — l’homme plus petit que lui-même de Günther Anders – aux confins de ses limites. Tel un Zarathoustra augmenté, il lui enseignera dans une ultime et aveuglante clarté le surhumain. L’homme dépassé par lui-même, celui-là même que promeut Spinoza dans son Éthique : « qui persévère dans l’être ».
Voici venu le temps de notre dépossession
L’épuisement de Rick Deckard et l’obsolescence de l’Homme n’est pas sans évoquer le mythe de la singularité technologique. L’époque humaine touchant à sa fin cède la place à la suprématie des post-humains : une espèce régénérée, hybridation réussie de l’Homme et de la machine. En bref, ce dépassement / remplacement des humains obsolètes par des cyborgs plus forts, plus intelligents et surtout plus productifs que leurs créateurs débouche sur une idéologie transhumaniste présentant la vision d’un futur mêlant intelligence artificielle et biotechnologies. Ici, l’individu augmenté peuple un monde sans hommes.
Car enfin, Blade Runner n’est-il pas la vision/ visualisation tangible de notre avenir ? De notre société contemporaine déshumanisée et déshumanisante, où nous sommes devenus « des animaux dénaturés », des imitations de nous-mêmes, dont les mouvements, les désirs et les émotions ont été captés par le marché pour être reconfigurés à des fins économiques.
« Le commerce est notre seul but » déclare Eldon Tyrell, le PDG de la Tyrell Corporation qui fabrique les réplicants. Sa devise décomplexée ne reflète-t-elle pas l’idéologie mercantile des Gafams, ces firmes géantes et totalitaires considérant nos vies comme un matériau exploitable à l’infini et qui, grâce à la puissance de leurs algorithmes, façonnent nos appétences et instrumentalisent nos émotions pour leur plus grand profit ?
Le commerce de la Tyrell Corporation ou le techno-féodalisme
Ces androïdes esclaves du futur à l’obsolescence programmée sont les doubles de nous-mêmes. La Tyrell Corporation a encodé dans leur système une mémoire, « Un coussin émotionnel » – car après quelques années, ils développent « d’étranges obsessions ». « Nous créons une base pour leurs émotions, par conséquent nous pouvons mieux les contrôler » (Eldon Tyrell).
De la même manière que cette grande firme futuriste, les Gafams finissent par nous contrôler totalement, jusqu’à nous robotiser ? – en détournant à leur profit et pour alimenter avec nos existences monétisées leurs puissants ordinateurs et leur IA générative.
Ainsi, les réplicants – eux-aussi en fin de vie—matérialisent la dissolution de notre destinée humaine où tout devient ersatz, contrefaçon, imitation, marchandise. Dans cet univers où règne le primat de la machine sur l’homme, où ce dernier est immergé dans un système global, technicien et numérique, il devient la matière première d’une économie prédatrice où tous les objets optimisés qu’il a créés « lui ont ôté la possibilité d’être lui-même ». Il devient à son insu un « être-à-côté » (3).
Si c’est un homme ?
Dès lors, Blade Runner explore de manière pessimiste et désenchantée la question anthropologique de la fin de l’humanité. Qu’est-ce qui fait qu’un être est humain, ou reste humain ?
Et c’est bien à travers le désir de vie – « I want more life, fucker » – de Roy Batty et l’enquête-poursuite de Rick Deckard, un homme sans conscience, une machine à tuer, en quête à son insu d’humanité, qu’est recherché ce graal, cette qualité dont le caractère insaisissable nous rend spécifiquement humains, comme la raison, la conscience, la morale, si difficilement mesurables.
Dans Blade Runner, il s’agit de l’empathie. C’est la ligne de démarcation entre les humains et les réplicants. De même que le test QI mesure l’intelligence humaine, le Test Voight-Kampff mesure l’empathie chez les réplicants afin de les débusquer et les éliminer.
Dans le livre de Philip K. Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? qui a inspiré le film de Ridley Scott, ce test mesure l’empathie, notamment vis-à-vis des animaux, disparus de cette planète hyper polluée et remplacés par des ersatz artificiels qui peuplent le Chinatown du futur imaginé par le cinéaste.
Dans ce récit dystopique, l’empathie est donc considérée comme appartenant en propre à l’espèce humaine, ce qui la sépare précisément de ses créatures humanoïdes. Paradoxalement, la clémence de Roy Batty n’est-elle pas empreinte d’empathie quand il épargnera, tel un chevalier errant à l’agonie, celui qui voulait le tuer ?
Toutefois les éthologues ont démontré de longue date que l’empathie n’est pas le propre de l’homme : il la partage avec bon nombre d’espèces animales.
Cogito ergo sum
Dès lors, de quoi cette qualité proprement humaine est-elle le nom ? Serait-ce la pensée ? Cette faculté du sujet qui lui permet de se référer à lui-même, à tel ou tel objet figurant dans ses pensées ? « Je puis concevoir un homme sans mains, pieds, tête… mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute ». (Pascal, Pensées) (4)
La pensée en tant qu’essence ne saurait suffire à définir un homme si sa fonction sémantique lui fait défaut. Autrement dit, le sens qu’elle confère à sa propre pensée quand elle doit guider son action. À l’opposé, une IA « ne comprend pas, ne connaît pas ce dont elle parle ou traite, elle est dépourvue d’un intérieur ou d’une volonté propre, d’une intentionnalité » (4).
C’est ainsi parce que je le veux !
En ce sens, Roy Batty, le leader redoutable des réplicants, agit bien comme un être humain guidé par une soif existentielle, une quête de vie supplémentaire qui le guidera vers son créateur.
D’ailleurs, Pris, sa compagne, ne revendique-t-elle pas son humanité : « Je pense donc je suis », glisse-t-elle à Sébastien l’ingénieur biocybernétique. Mais l’intériorité pensante d’un être vivant – qualité assumée par Roy Batty : « Nous ne sommes pas des robots, nous sommes des êtres vivants » — doit s’épanouir dans un Umwelt, un environnement, un milieu où l’humain écrit sa propre histoire, l’espace-temps de son expérience vécue, où il tisse la trame de ses souvenirs : « J’ai vu tant de choses que vous, humaines, ne pourriez pas croire… »
Une autre qualité / faculté décisive rapproche Roy Batty du statut d’homme : son autonomie. Le chef des réplicants n’est-il pas « doué d’une autonomie maximale » ? L’autonomie est cette faculté de délibérer et d’agir en conscience, de diriger sa vie vers un but : « Le contrôle qu’il exerce sur l’ensemble du processus ne procède pas d’une autorité aveugle : il est sensible aux raisons qui justifient la conduite qu’il s’impose à lui-même, en d’autres termes, il se doit à lui-même des comptes sur ses propres choix. Ces comptes ne se réduisent pas à un calcul rationnel d’ajustement optimal des moyens aux fins, ils portent aussi sur les fins » (5).
En ce sens, Roy Batty n’agit-il pas comme un homme luttant désespérément contre le déterminisme de son obsolescence programmée, qu’il incarne courageusement dans une existence précaire et finie ?
« Les jours s’en vont, je demeure »
Roy Batty n’est-il pas en dernière analyse doué de cette qualité spécifiquement humaine : la conscience du temps. Cette conscience de la vraie durée, une conscience pure, libérée de l’intrusion du monde sensible, hors de tout déterminisme et de la causalité, « qui enchaîne les mêmes effets aux mêmes causes » (6). Cet état interne où nous ne nous contentons pas d’être juste des automates conscients d’eux-mêmes mais où « notre personnalité tout entière se concentre en un point, ou mieux, une pointe, qui s’insère dans le temps en l’entamant sans cesse » (7). Cette conscience du temps qui nous apprend non pas qu’il passe, mais qu’il vit en nous et nous éveille littéralement à notre présence.
Cette conscience « d’agir librement et de reprendre possession de soi, de se replacer dans la pure durée » (7). Même si elle ne dure qu’un instant, Roy Batty l’expérimente une première et dernière fois, dans cette minute décisive et si intense de sa fin, son ultime éclat de vie : « Son éclat naît de l’ombre où il s’éteint, le fleuve sans bord du temps passe et le roseau solitaire frémit de son courant » (9).

« … L’homme vaillant ne goûte à la mort qu’une seule fois » (Jules César, Shakespeare)
Oui, Roy Batty a vécu comme un réplicant mais il meurt comme un homme, « un roseau pensant ». Il va vers sa mort comme le guerrier héroïque qu’il a toujours été : tel Alan Seeger, ce jeune poète américain tué sur la Somme en 1916, « J’ai un rendez-vous avec la mort et je suis fidèle à la parole donnée : je ne manquerai pas ce rendez-vous ».
Son monologue sublime semble contenir le temps tout entier où dans cette minute où il s’éteint, il décrit tel un opéra fabuleux ce que ses yeux ont vu. Il accède ainsi malgré sa fin à ce que Spinoza décrit dans L’Éthique : « Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels ».
Malgré sa finitude, Roy Batty, tel un preux chevalier meurt noblement : « Il est plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt » (10). Après s’être bien battu « pour une cause qu’il a modelée lui-même et avec laquelle il s’est brûlé en s’identifiant » (11), Roy Batty meurt comme un homme, non pas parce qu’il a épargné Rick Deckart et fait preuve d’empathie.
Non point : dans ce moment ultime, et excessivement intense, car l’éternité est une minute excessivement intense, il a su vivre pleinement et maîtriser l’art de dominer les contraires : « à la fois libre dans l’instant et délivré de lui » (12).
Los Angeles, 2019 : dans un monde crépusculaire, des créatures synthétiques, les « réplicants », sont programmées pour servir d’esclaves dans l’exploration et la colonisation d’autres planètes. Mais la frontière entre humain et robot finit par se brouiller. Photo et vidéo : (c) LTI. Illustrations musicales : (c) ES_Gossamer – Ambientalism.

(1) : Dante Alighieri, La Divine Comédie, Chant III.
(2) : Friedrich Niezstche, Ainsi parlait Zarathoustra.
(3) : Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle.
(4) : Daniel Andler, Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme.
(5) : Ibid.
(6) : Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.
(7) : Ibid.
(8) : Ibid.
(9) : Bernard Charbonneau, L’Homme en son temps et en son lieu.
(10) : Pascal, Pensées.
(11) : René Char.
(12) : Bernard Charbonneau, L’Homme en son temps et en son lieu.

