SHINING, film d’horreur décidément pas comme les autres… En introduisant le paranormal dans la banalité quotidienne d’une famille « normale » par petites touches successives, Stanley KUBRICK finit par plonger cette dernière dans un flot de sang, littéralement. Jusqu’à en faire la victime expiatoire des crimes commis par une nation tout entière…
Par Marc MAGNI,
enseignant en Esthétique et Études cinématographiques à l’IESA.
Je me souviens de ma déception la première fois que j’ai vu Shining, il y a maintenant presque 50 ans (45 ans et sept mois pour être précis) dans un cinéma du Forum des Halles. J’y étais allé dans le but assumé de me faire peur.
« La déception est un sentiment qui ne déçoit jamais. » (François MAURIAC)
Le chef d’œuvre de Stanley KUBRICK, quelques semaines avant sa sortie en France, avait bénéficié comme tous les films très attendus du démiurge du Septième art, d’une très large couverture médiatique : « Shining bientôt dans les salles, la vague de terreur qui a balayé l’Amérique. » Rien de moins.
En sortant du cinéma, je me souviens confusément de ce sentiment de perplexité mêlé de désappointement qui m’étreignait. Non, rien à voir avec la peur panique ressentie pendant Les Dents de la mer de SPIELBERG ou la frousse viscérale qui m’avait littéralement ceinturé à mon siège pendant les deux heures claustrophobiques et effrayantes d’Alien, le 8ème passager, un an plus tôt.
Juste ce sentiment vague d’avoir vu quelque chose d’inédit, de dérangeant. Quelque chose comme une « inquiétante étrangeté ».
Il m’aura fallu quelques années de cinéphilie et d’autres séances perturbantes de cet aérolithe cinématographique pour que l’ange du bizarre fasse son chemin dans le labyrinthe de mon inconscient – car c’est à l’inconscient du spectateur que s’adresse Stanley KUBRICK – et me mette en présence du minotaure tapi dans le dédale de l’Hôtel Overlook, afin que je perçoive enfin son incomparable monstruosité.
Si le familier devient si inquiétant c’est parce que : « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison. » (Sigmund FREUD)
Car c’est bien l’Hôtel Overlook, le véritable protagoniste et théâtre de cette histoire de fantômes implacable et d’horreur psychologique.
Cette maison hantée d’un nouveau genre demeure l’inexorable et formidable caisse de résonnance d’un immense retour du refoulé de crimes atroces perpétrés entre ses murs, mais aussi d’autres meurtres à rechercher dans l’histoire de l’Amérique dont les fondations sont écrites en lettres de sang.
L’Hôtel Overlook personnifie « Das Unheimliche », l’inquiétante étrangeté. Dans ce livre, Sigmund FREUD explore dans la littérature, l’intrusion du bizarre et de l’étrange dans la vie réelle, le familier, puis comment le malaise, et plus encore l’angoisse s’insinuent peu à peu jusqu’à nous faire perdre nos repères, nos certitudes.
« On qualifie de Unheimlich tout ce qui devait rester dans le secret, dans l’ombre, et qui en est sorti ».

Shining : et les fantômes sortent de l’ombre
Comme un irrésistible retour du refoulé : Stanley KUBRICK, grand lecteur et amateur de parapsychologie, va puiser dans ce livre du père de la psychanalyse une part de ses ténèbres pour mieux subvertir les codes filmiques de la maison hantée. Loin des clichés du genre gothique où les spectres rôdent et sévissent dans l’ombre de grandes maisons victoriennes isolées dans de ténébreuses forêts, avec leurs cohortes d’escaliers et de portes grinçantes, de recoins sombres et d’obscurs replis, le cinéaste va exposer les fantômes en pleine lumière.
L’Overlook, immense hôtel perdu dans les montagnes, offre de grands et larges corridors éclairés où pas un lustre ni un luminaire ne manquent, un dédale lumineux, propre et lisse, presque aseptisé, comme un couloir d’hôpital.
Et c’est sans doute en partie cet étrange décor « nickelisé » qui a déconcerté plus d’un spectateur à la sortie du film.
« Tout ce qui est rationnel est réel… » Mais tout ce qui est réel peut devenir irrationnel !
Dans cet espace domestique et familier, Stanley KUBRICK va mettre en scène une famille dysfonctionnelle : un père paranoïaque, une mère émotive, voire hystérique et un petit garçon schizophrène. Bref, l’aliénation presque ordinaire d’une famille américaine, une cellule familiale qui va se détraquer sous nos yeux.
Dans ce jeu d’échec, Stanley KUBRICK se révèle un joueur talentueux. En grand stratège, il nous invite malignement : « Come and play with me… for ever and ever ». Le cinéaste joue avec nos nerfs, nous sommes ses pions autant que les protagonistes de ce conte horrifique. Il installe le spectateur dans une balance émotionnelle où rationnel et irrationnel se télescopent dans une incertitude constante, fidèle en cela au « maître du suspense » dont le spectre de Psychose hante la chambre 237. Stanley KUBRICK suit à la lettre une des grandes règles hitchcockiennes : « mettre l’horreur dans l’ici et maintenant ».
Le cinéaste manipulateur va donc distiller subtilement une indétermination constante et un sentiment de terreur diffuse en exposant en tapinois l’horreur spectrale dans les lumières vives de l’Hôtel Overlook. Seuls quelques chocs métonymiques comme le fameux plan des flots de sang se déversant des ascenseurs viendront foudroyer -pour l’éternité – la rétine des spectateurs. Ainsi, ces derniers, ballotés dans le flux horrifique des visions de Danny et de la menace sourde et fantomatique qui contamine l’Hôtel se verront comme les acteurs confrontés à des forces surnaturelles qu’ils ne présumaient pas chez leurs semblables, mais dont ils ressentiront l’innommable plongée dans l’entonnoir sans fond de leur propre psyché.
C’est là qu’ils feront la connaissance de leur alter ego, obscur, refoulé : « Le fantôme d’autrui que chacun porte en soi » (Henri WALLON).
Reste à préciser le lieu de la rencontre. L’exercice est rendu difficile par la topographie improbable et l’architecture impossible de l’Hôtel Overlook : véritable être vivant qui semble se mouvoir au gré des déambulations aléatoires de Jack TORRANCE, empêtré dans les circonvolutions de son cerveau en surchauffe qui l’expose aux forces maléfiques de l’Hôtel.
Avec Shining, KUBRICK projette son propre cerveau sur la toile…
Car il s’agit bien ici d’un film-cerveau : c’est le cerveau qui est mis en scène. « C’est que, chez KUBRICK, le monde lui-même est un cerveau, il y a identité du cerveau et du monde… » (Gilles DELEUZE, L’Image-temps).
Le monde du dedans et le monde du dehors : deux espaces temps qui se chevauchent, s’entremêlent et se confrontent. Et c’est précisément dans des situations limites comme la folie qu’ils finissent par se confondre. « Si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi » (Friedrich NIETZSCHE).
De quel cerveau s’agit-il ? Le cerveau de Stanley KUBRICK, celui de Jack TORRANCE ou de Danny en proie à de terrifiantes visions ? Peut-être celui du vaste dédale spatio-temporel protéiforme et aléatoire de l’Hôtel Overlook où se déplacent les vivants et les morts dans une logique d’inversion, de dédoublement puis de fusion des identités multiples.
« Le monde-cerveau est inséparable des forces de mort qui percent la membrane dans les deux sens, et dans SHINING, comment décider ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors, perceptions extrasensorielles ou projections hallucinatoires » (Gilles DELEUZE, L’Image-temps).
Les nombreux champs-contrechamps qui ponctuent le récit scandent la progression sournoise du normal vers le paranormal et le basculement temporel d’un drame psycho-social vers un film d’épouvante qui fend littéralement les crânes, à l’image de celui du revenant saluant Wendy, un verre de whisky à la main quand à la toute fin du film, l’Hôtel Overlook en ébullition déferle de fantômes.
À lire également : Le vrai pouvoir du cinéma ou comment le 7e art reconnecte chaque spectateur avec son monde intérieur (Edgar MORIN).
… Et quand le véritable employeur n’est pas celui qu’on pensait
Mais le véritable cerveau ici, le patron, c’est bien l’Hôtel Overlook, le boss maléfique ayant décidé de faire de Jack TORRANCE un employé modèle. Cet homme qui se rêve en écrivain est la page encore blanche sur laquelle l’Hôtel Overlook désire écrire son scénario macabre, à condition que celui-là « prenne ses responsabilités » comme l’a fait le précédent gardien Charles GRADY en massacrant sa femme et ses deux filles jumelles avec une hache avant de se donner la mort.
En échange, cette grande firme de revenants lui offre l’immortalité, puisque cet écrivain raté ne peut y accéder par l’acte de la création.
Incapable de sublimer ses instincts de mort grâce à l’écriture, c’est dans un pacte faustien que Jack acceptera – « Mon âme contre un verre de bière ! » – d’être ensorcelé (Overlook signifie dominer du regard mais aussi jeter un sort).
Le sang des opprimés ne cessera jamais d’être (dé)versé
L’Hôtel Overlook, c’est une scène de crime, le décor d’un massacre annoncé dès le prologue. Mais c’est aussi le vaste dédale spatio-temporel d’une macabre réminiscence, dont les flots de sang qui se déversent de l’ascenseur représentent la métaphore la plus puissante, comme une plaie sanglante qui ne se referme pas. Cette brèche toujours saignante, c’est l’expression symptomatique de crimes plus anciens perpétrés par la nation américaine à travers l’histoire violente de ses fondations.
En effet, les USA se sont forgés dans un bain de sang : le sang des Amérindiens. L’Hôtel est construit sur un cimetière indien – voir aussi les nombreux motifs amérindiens qui le décorent. C’est encore le sang versé par toutes les autres minorités opprimées depuis les origines.
C’est d’ailleurs un cuisinier noir qui sera la première victime des pulsions meurtrières de Jack TORRANCE, rejoignant ainsi la funeste communauté de destin des Indiens d’Amérique. L’Hôtel Overlook, maison hantée mais aussi organisme malade qui somatise les atrocités commises contre les natifs et les autres communautés racisées des USA.
Cette histoire sanglante et maudite va s’incarner dans la lente et irréversible régression meurtrière d’un Jack TORRANCE manipulé, possédé par les fantômes du passé.
Shining : la dernière pièce du puzzle
Jack est la dernière pièce qui manquait au tableau de chasse spectral de l’Hôtel Overlook. C’est chose faite après sa congélation dans le labyrinthe. Il retrouve sa place, qu’il n’a jamais quittée dans la dernière image du dernier plan. Dans un entretien resté célèbre, Stanley KUBRICK confiait à Michel CIMENT : « Mon film est un puzzle et dans le dernier plan je livre ma dernière pièce ».
En attendant, SHINING « over and overlooké » à l’infini continue, à nous dire : « Come, and play with me ».
Retour avec Marc MAGNI sur SHINING, film d’horreur décidément pas comme les autres… En introduisant le paranormal dans la banalité quotidienne d’une famille « normale » par petites touches successives, Stanley KUBRICK finit par plonger le spectateur dans un flot de sang, littéralement ! Photo et vidéo : (c) LaTDI. Illustrations musicales : (c) extraits de la bande originale de Shining : thème principal et Come and play with us, Danny (Wendy Carlos et Rachel Elkind).


